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Par : rwenyuza
Publié : 22 septembre 2014

TÉMOIGNAGE #17 : Berchmans Nijimbere

Le non-dit sur les massacres des élèves et des professeurs de l’École Normale de Kiremba, Commune Bururi, Province Bururi en avril et mai 1972.

Le dimanche, 30 avril vers dix heures du matin, tous les élèves étaient à l’église de Kiremba, tout comme les autres croyants de la région et des régions plus ou moins lointaines. C’était le dernier dimanche du mois, et comme c’était l’habitude, on allait célébrer la Sainte cène. Mais, ce jour-là, les militaires en provenance du camp de Bururi, n’ont pas permis que les fidèles partagent le corps et le sang de Jésus.

Au milieu du culte, un officier armé d’un fusil à l’épaule, accompagné d’autres militaires entra à l’église et demanda de parler au Premier pasteur. Après un bref entretien avec le pasteur, celui-ci lui passa le micro. L’officier dit : « Des personnes habillées en lambeaux de feuilles de bananiers et de palmiers, droguées et armées de machettes, appartenant à l’ethnie hutue, des bestioles (Ubukoko en kirundi), en provenance de Rumonge, ont été retrouvées dans les environs de Bururi. Ils auraient fait quelques morts parmi les autorités tutsies de Bururi. Tout le monde est prié de rentrer chez lui, de rester tranquille, de ne pas se tenir ensemble à deux personnes ou plus et d’attendre que les militaires qui veuillent sur nous, nous donnent la suite ». Il ajouta qu’un couvre-feu avait déjà était instauré dans tout le pays.

Dans un pays où les informations circulaient de bouche à oreille, très peu de gens possédaient un poste de radio, comment allait-on savoir la suite, d’autant plus qu’on ne pouvait pas se tenir même à deux personnes ? À l’école normale même il n’y avait pas de radio pour informer les élèveset les professeurs.

« Les militaires qui veuillent sur nous, nous donneront la suite ». Ils n’ont pas tardé justement à donner la suite. À la sortie de l’église, au bas des grands escaliers, près des cyprès, les militaires qui étaient restés dans la cours de l’église ont commencé à arrêter brutalement quelques enseignants hutus de l’école primaire et d’autres personnes.

Les élèves et les autres fidèles qui sortaient de l’église regardaient la scène sans comprendre ce qui se passait. Ils ont été priés de regagner l’école ou la maison.

Quelques instants après, on apprit que deux professeurs, originaires de Mugara, Commune Rumonge, Province Bururi et de Musigati, Province Bubanza avaient déjà été arrêtés et tués. Tous les élèves hutus commencèrent alors à paniquer, sans savoir ce qui se passait réellement.

Comme l’école venait de perdre déjà deux professeurs, la direction réorganisa l’horaire pour continuer de donner des cours dans toutes les classes, en espérant que la vie allait continuer.

Le jeudi 4 mai vers 17 heuresune camionnette Peugeot 404 se pointa à l’école avec des militaires à bord. Ils arrêtèrent trois professeurs, le secrétaire de l’école normale, un professeur de l’école ménagère et un surveillant .Ils tordèrent les jambes et les bras d’un des professeurs pour l’embarquer dans la camionnette.

Quant au surveillant, un grand militaire est allé le chercher dans sa chambre. En traversant la cour de l’école pour aller le cueillir, il vit que les élèves étaient pris de panique et leur dit en kirundi : « N’amahoro ». C’est la paix. Était-on vraiment en période de paix, alors qu’il était venu chercher des gens à aller tuer sans jugement ni pitié comme ils avaient surnommé une des camionnettes qui transportaient les personnes arrêtés vers la mort.

Ces militaires étaient tellement bien préparés qu’ils savaient où aller chercher leurs victimes, si on se fie à ce militaire qui est allé chercher ce surveillant dans sa chambre, sans se tromper alors qu’il n’y était jamais allé. On peut s’imaginer qu’ils avaient des complices qui leur donnaient des indications très précises sur les personnes à arrêter et où les trouver. Ce surveillant était le beau-frère d’un des professeurs.

La douleur fut très grande pour le directeur, un Suédois, qui assista impuissant à l’arrestation du secrétaire de l’école. Il était avec lui lors de cette arrestation. Il essaya d’empêcher les militaires de l’embarquer dans la camionnette sans succès. La camionnette appartenait à l’Assistance technique française

Tout comme le camion de l’école normale qui, dans les temps normaux faisait la livraison de la nourriture et du bois de cuisine, cette camionnette avait été réquisitionnéepar l’armée pour servir à cette ignoble besogne de conduire des innocents à la mort. Ce jour-là six professeurs hutus et membres du personnel furent arrêtés, en plus de deux autres qui avaient été arrêtés et tués la première journée. Mais, le pire était encore à venir.

La camionnette partit et fît un arrêt à l’internat des filles. Lorsque la fiancée du secrétaire de l’école vit qu’il était dans la camionnette, elle tenta de l’en faire sortir, mais en vain. Il y eut uneintercation entre elle et les militaires qui dura quelques minutes. Après cetteintercation, la camionnette continua sa route avec six personnes à bord qu’on ne reverra plus.

L’inquiétude, la tristesse et la peur s’emparèrent de tous les élèves hutus, sans aucune information sur les gens arrêtés qu’on croyait revenir, mais qui ne sont jamais revenus. Ce soir, les élèves furent invités au réfectoire, comme d’habitude, pour souper, mais aucun élève hutu ne mangea.

Personne parmi eux n’avait le goût de manger. Ils ne faisaient que se regarder sans rien se dire, alors que les élèves tutsis eux se mirent à manger comme si de rien n’était. À partir de ce jour, la séparation entre les Hutus et les Tutsis est devenue claire et précise. Chacun se rangea automatiquement dans son camp.

À la sortie du réfectoire, quelques élèves paniqués et inquiets de leur sort décidèrent de prendre le large, malgré le fait que les chemins étaient surveillés et bloqués par les membres de la JRR. Parmi les élèves qui sont parvenus à s’enfuir, quelques-uns ont été arrêtés et tués aux barricades (ibiteramo) non loin de l’école près de la rivière Mutandu. D’autres parvinrent, malgré tout, à se rendre où ils voulaient aller. Certains d’entre eux vivent maintenant à l’étranger ou sont retournés au Burundi.

Apprenant que certains élèves avaient fui l’école, le commandant du camp militaire de Bururi Samuel Nduwingomavint voir le directeur et lui dit : « Si et seulement si les élèves restent à l’internat, ils sont en sécurité ». Cette parole d’autorité semblait rassurante pour le directeur qui venait de perdre huit de ses professeurs et qui s’inquiétait de plus en plus pour ses élèves.

Les autres élèves hutus qui étaient restés, se réunissaient tous les soirs en petits groupes pour prier et demander à Dieu de les sortir ou de les épargner de cet enfer terrestre.

Un jour, après la prière du soir et après avoir demandé l’aide de Dieu, un groupe d’élèves décida de s’enfuir en passant par le petit boisé d’eucalyptus derrière la salle de gymnastique.

Un pasteur qui était aussi surveillant à l’internat, aperçut le groupe d’élèves qui fuyaient, les empêcha et en ramena une bonne partie au dortoir.

Il alla informer le directeur qui se présenta avec lui pour passer à ces élèves le « message » qu’il avait reçu du commandant : « Vous ne devez pas craindre. Ce qui se passe ne vous concerne pas ! Vous êtes bien protégés si vous restez à l’internat ». Ces paroles prononcées par le directeur en compagnie du pasteur semblaient rassurantes. Plusieurs élèves abandonnèrent même la tentative de fuir.

Malheureusement, les deux hommes de Dieu, ne savaient pas que le commandant les avait leurrés. Ils avaient cru en lui, alors qu’il avait un plan dans sa tête qu’il allait exécuter quelques jours plus tard. Le directeur regrettera toute sa vie de ne pas avoir compris le message du commandant qui n’était qu’un mensonge.

En effet, malgré cette « promesse », les militaires sont venus cueillir, dans des salles de classe et à l’internat, des jeunes élèves adolescents et innocents pour les faire mourir atrocement.

Le jeudi suivant, vers la fin de l’avant midi, au moment où les élèves de cinquième année moderne A (deuxième année du secondaire) suivaient un cours de géographie, ils virent par les fenêtres de leur salle de classe, le camion de l’école qui descendait. C’était exactement à l’heure et à la journée de la semaine où ce camion arrivait, chargé de manioc en provenance de Rumonge. Le manioc que les élèves appelaient ikimbuya était l’une des nourritures prisées à l’école. Quelques élèves se mirent debout et dirent : « ikimbuyakiraje », le manioc arrive. Ils croyaient qu’ils avaient encore du temps à vivre, qu’ils allaient continuer à étudier et à manger l’ikimbuya qu’ils adoraient. Non, ce n’était plus ça. Pour certains d’entre eux, c’était le début de la fini

Ce jour-là le camion de l’école que l’armée avait réquisitionné, transportait des militaires couchés et cachés dedans. Ils venaient chercher des élèves du cycle supérieur, des classes de 4ème, 3ème et 2ème normale. C’est-à-dire les trois dernières classes. Le camion s’immobilisa dans la cour et les militaires entrèrent dans ces salles de classes, en sortirent des élèves et les embarquèrent.

Après les avoir fait monter dans le camion qui commençait à se remplir, un militaire armé d’un fusil qui pendait sous le bras droit, entra dans la classe de 5ème moderne A. On ne sait pas pourquoi ni comment il a choisi cette classe qui comptait des élèves âgés de 14 à 16 ans et qui n’étaient au courant de rien concernant ce qui se passait.

Au moment où ce militaire entra dans la classe, un autre tint la porte pour la garder ouverte. En le voyant entrer, tout le monde devint comme glacé. Les élèves, tout comme le professeur suédois qui donnait son cours de géographie, eurent tous l’impression que le sang arrêtait de circuler dans leurs veines. Sans dire un mot, le militaire se balada entre les rangées de la classe, en faisant des pas sûrs. Il pointa du doigt sur des élèves en disant : « toi, toi, toi, … sortez ». Tout le monde qui avait été pointé du doigtobéit à l’ordre se leva et sortit. Personne n’osa parler, jusqu’à ce que le militaire parte avec eux et les embarque dans le camion de l’école. La porte de la classe se referma après lui.

En regardant seulement les visages, il a sorti une dizaine d’élèves, tous des Hutus, sans se tromper. Ceux et celles qui disent qu’on ne peut pas distinguer un Hutu d’un Tutsi en apprendraient de ce militaire. Ces adolescents furent embarqués avec ceux du cycle supérieur dans le camion de l’école, qui les attendait devant leur salle de classe. Ils furent conduits à la mort. On dirait que ce militaire était assoiffé du sang de ces jeunes élèves hutus qui n’avaient rien fait d’autre qu’être à l’école ce moment-là.

Un observateur étranger qui a vu des scènes semblables se produire à d’autres écoles en a témoigné en ces termes : « Les choses en sont arrivées à un point tel que l’armée procède à l’élimination des Hutus, non pas pour ce qu’ils ont pu faire, mais pour ce qu’ils pourraient faire, et spécialemen

lorsqu’il s’agit de personnes ayant reçu ou en train de recevoir une éducation. On va chercher des élèves dans des écoles pour les tuer… Les massacres nécessitent des camions

pour transporter les corps des suppliciés, et les bulldozers pour les enterrer ». Tiré du Quotidien Le Soir du 24 mai 1972.

Soudain, quelques élèves hutus qui sont restés dans cette classe, se souvinrent des paroles prononcées, la semaine avant, par le directeur qui avait été trompé par le commandant Samuel Nduwingoma : « Vous êtes en sécurité si vous restez à l’internat, ce qui se passe ne vous concerne pas ».Étaient-ils vraiment en sécurité ou c’était tout simplement une façon de les tenir à l’œil. Tout le monde se demanda alors qui était concerné et de quoi il s’agissait.

En entendant le bruit du camion qui partait plein d’élèves, quelques élèves courageux de la 5ème moderne A se levèrent encore une fois pour regarder. Un d’eux remarqua que son grand frère était dans le camion et s’écria : “Y o ooo, mukuruwanjearagiye” (Oh, mon grand frère est dans le camion).

Effectivement, son grand frère qui étudiait en 2ème normale était accroché sur le derrière du camion. On le voyait bien à travers les fenêtres de cette classe de 5ème moderne A qui resta dans les mémoires. Cet élève ne verra plus son grand frère, ni ses camarades et amis emportés par le camion de l’école, sous l’emprise des militaires du camp de Bururi. Les gens racontaient que ces élèves auraient été fusillés dans le camion et leurs corps déversés dans les rivièresJiji et Siguvyaye entre Bururi et Rumonge.

Tous les soirs, des élèves tutsis du 2ème et 1er cycle se réunissaient dans les locaux du cycle supérieur pour élaborer la liste des élèves qui devaient être tués. Une élève tutsie d’origine rwandaise qui était en 5ème moderne A y participait.

C’est elle qui a dit, un jour, à son camarade de classe hutu, qu’elle avait plaidé pour que son nom ne figure pas sur cette liste de la mort. C’est cette liste manuscrite dont s’est servi le militaire déguisé en civil qui est venu chercher les derniers élèves hutus pour les conduire à l’abattoir.

En effet, un certain soir,vers 17 heures, l’heure à laquelle les élèves allaient normalement souper, un autre militaire se présenta au bureau du directeur pour lui mentir une deuxième fois.-7-

Il lui dit qu’il avait un message à transmettre aux élèves et lui demanda de les réunir tous, devant le drapeau. C’était une pratique courante à l’école normale de Kiremba, de réunir les élèves devant le drapeau national, lorsque le directeur ou le directeur de l’internat avait un message à passer. Ce qui montre que ces militaires étaient très bien préparés et savaient quand et comment attraper le plus d’élèves possible.

Sans se soucier de quoi que ce soit, le directeur demanda qu’on rassemble tous les élèves devant le drapeau. Les élèves qui étaient à l’internat ou ailleurs entendirent le sifflet. Le sifflet avait le même son que celui qu’ils entendaient habituellement lorsque le directeur de l’internat sifflait pour les réunir.

Tous les élèves qui restaient se présentèrent devant le drapeau et furent demandés de se ranger selon les salles de classe comme à l’accoutumé. Les classes supérieures à gauche vers la direction et les classes inférieures à droite vers la salle de réunions et le réfectoire. Personne ne se douta de quoi que ce soit. On pensait qu’un des directeurs avait un message à transmettre. Le directeur de l’internat et le militaire déguisé en civil se tenaient en avant.

Lorsque tous les élèves furent en rangées, le camion rouge de l’école réapparut une deuxième fois pour continuer et finir son sale boulot. Il contourna les élèves par derrière et s’immobilisa à côté de ceux et celles de la 6ème moderne, les plus jeunes, parallèlement aux rangées. Le chauffeur qui était connu des élèves obéissait aux ordres des militaires.

Sans trop tarder, des militaires armés et habillés en tenue de combat qui s’étaient cachés dans les herbes et les eucalyptus derrière le gymnase en sortirent et encerclèrent les élèves. Personne ne parlait ni ne bougeait. On comprit que le message était différent.

Quelques minutes après, le militaire déguisé en civil sortit de sa poche un papier blanc sur lequel figurait la liste manuscrite des élèves hutus à tuer. Il s’dressa aux élèves ainsi rassemblés en disant : « Lorsque quelqu’un entendra son nom, il devra quitter son rang et se diriger vers le camion ».

Il commença sa lecture de noms par les classes supérieures. C’est-à-dire de la 1ère normale à la 5ème moderne.

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Chaque fois qu’il appelait le nom d’un élève, celui-ci répondait :« présent Monsieur » et se dirigeait vers le camion. Quelqu’un qui éprouvait des difficultés pour embarquer y était poussé par la force des militaires. Plusieurs élèves avaient le même nom de famille, sans toutefois avoir des liens de parenté. Au Burundi, les enfants n’ont pas nécessairement le même nom de famille que les parents. Ainsi, dans les deux classes de 5ème moderne A et B, il y avait quatre élèves qui s’appelaient Nijimbere, dont trois Hutus et un Tutsi.

Lorsque ce fut le tour des élèves des classes de 5ème moderne A et B, l’homme qui avait la liste prononça, à un moment donné, le nom Nijimbere sans y ajouter le prénom. Les cœurs des Nijimbere se mirent à battre très vite et se regardèrent. Dans une fraction de seconde, au moment où tout le monde attendait le prénom pour savoir de quel Nijimbere il s’agissait, un élève qui était derrière parmi les plus grands demanda : « Nijimbere qui » ? Il y eut un petit instant de silence de mort et l’homme déguisé rejeta un coup d’œil sur son papier et donna le prénom.Nijimbere dont le prénom avait été précisé alla rejoindre ses camarades d’infortune dans le camion. L’homme à la liste, n’a rien dit concernant les autres élèves répondant au même nom. Il a scrupuleusement respecté la liste.

L’homme continua sa lecture jusqu’à la fin de sa liste qui ne comportait aucun élève de 6ème moderne, première année du secondaire. En tête de liste se trouvaient les élèves hutus les plus brillants en classe pour anéantir l’élite hutue de l’avenir. Ceux et celles qui étaient à l’école normale de Kiremba, se rappellent de deux élèves hutus de 5ème moderne A et B qui avaient raflé presque tous les prix de mérite de meilleur élève dans plusieurs cours l’année précédente. Les deux étaient en haut de la liste.

De tous les élèves qui ont été nommés, un seul n’a pas répondu « présent Monsieur », malgré qu’il se trouvait dans les rangs. Il a réussi à garder son sang froid, à rester calme et à retenir son souffle jusqu’à la fin. Il n’a pas embarqué dans le camion de la mort et personne ne lui a pointé du doigt. Peut-être que les autres allaient tellement vite, que personne ne s’en est rendu compte. Il a eu la vie sauve et quelques mois plus tard, il a fui vers en Tanzanie où il a trouvé refuge.

Ce dernier embarquement, qui comprenait aussi deux filles de la 1ère normale fut le plus douloureux. Il s’est déroulé sous

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les yeux de tous les jeunes élèves qui ont assisté impuissants à cette macabre scène. Aucun élève n’opposa de résistance. Personne n’essaya de s’enfuir. De toutes les façons, si quelqu’un avait essayé de se sauver, il n’aurait pas réussi, car tous les élèves étaient entourés de militaires armés, en tenue de combat.

Les quelques rescapés hutus virent des amis et camarades de classe depuis le primaire monter dans ce camion sous les regards moqueurs de leurs camarades tutsis dont certains avaient participé à la préparation de la liste.

Après l’embarquement, les militaires couchèrent quelques élèves dans le camion surchargé et se mirent débout sur eux. Lorsque le chauffeur démarra le camion pour partir, ces jeunes essayèrent de lever les mains en l’air. Ils voulaient faire le geste d’à dieu, mais c’était impossible, car ils étaient trop entassés. Ils entonnèrent, alors, quelques-unes des chansons en kirundi qu’ils chantaient souvent à l’église. Des chansons qui parlaient de la vie éternelle qu’ils allaient avoir au Ciel, de la promesse du paradis que Jésus à fait aux chrétiens et d’une vie meilleure qui les attendait au-delà.

Signe qu’ils avaient bien intégré l’enseignement religieux qu’ils avaient reçu depuis leur jeune âge. Aussi, ils comprenaient que leur voyage dans ce camion était un aller simple. Que leurs rêves d’élèves qui se préparaient pour devenir l’élite du pays étaient brisés et que ce qui leur restait était de se confier au Seigneur. Voici quelques titres de chansons qui sont sortis spontanément de la bouche de ces jeunes lors de leurs dernières heures sur terre :

1. Ahezamw’ijuru, tuzohurirayobagenzi. Nous nous reverrons au Ciel, chers amis

2. Har’igihugucizacaanetwasezeraniwe n’Imana, tukiroreretwizigiye. Avec la foi, nous atteindrons la terre promise.

3. Isiirashaje, je mpisemwokwigiramw’ijuru. Il y a trop de mal sur terre, je préfère le Ciel. (Traduction libre)

Ceux et celles qui ont la foi comme eux,et qui se rendront au paradis céleste, les reverront probablement, pour les autres les larmes ne tariront jamais.

Le directeur, des professeurs étrangers et des missionnaires ont observé impuissantsle départ de ce camion, avec à son

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bord, ces élèves qui tentaient toujours de lever les mains vers le Ciel.

C’est à ce jour que la tristesse et la colère du directeur de l’école, qui venait de se faire avoir pour la deuxième fois, furent à leur comble. Ne sachant pas quoi faire et se sentant impuissant devant cette cruelle situation, il décida, avec le professeur de géographie, de se rendre au camp militaire de Bururi.

Il voulait voir et parler au Commandant Samuel Nduwingomapour lui demander pourquoi les militaires étaient venus prendre ses élèves et lui rappeler sa promesse : « Si et seulement si les élèves restent à l’internat, ils sont en sécurité ». Il avait gardé cette phrase dans sa tête et y croyait.

Quelle ne fut leur désolation, lorsqu’ils arrivèrent à Bururi ? Ils n’ont même pas réussi à passer la barrière à l’entrée du camp ni à parler au militaire de garde. Lorsque celui-ci les vit arriver, il les obligea de s’arrêter, leur pointa son armée et cria : « Quittez, sinon je tire ». Apeurés, ils firent demi-tour vers Kiremba, déçus, démunis et découragés.

Le bilan total d’arrestations et de tueries survenues à l’école normale de Kiremba en avril et mai 1972 s’établit à 125 élèves et huit professeurs. Nous ne les oublierons jamais et espérons qu’un jour, justice sera rendu.

Berchmans Nijimbere

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