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Par : rwenyuza
Publié : 22 septembre 2014

TÉMOIGNAGE 16 : Anne Marie Nikwigize

Résumé

Mon témoignage se rapporte à ce que j’ai vu de mes propres yeux et entendu de mes propres oreilles et que je n‘avais jamais eu l’occasion de révéler à qui que ce soit.

En effet, depuis 1972 au mois de mai, mes parents surtout ma mère, m’avaient formellement interdit de ne dire à personne ce que j’ai vu ou entendu.

Pourquoi m’interdisaient-ils fortement cela ?

Ce jour là, je venais de la zone (maison municipale)et rentrais à la maison en courant le cœur battant à rompre, j’entre dans la maison, et je criais très fort, Maman ! Maman ! On a arrêté…, je n’ai pas terminé ma phrase et voici ma mère qui se présente devant moi, son index sur sa bouche. J’ai compris qu’il ne fallait rien dire, tout de suite je me suis tue mais restée étouffée par cette émotion douloureuse qui compressait tout mon corps.

Impatiente de voir maman restée toute seule pour que je lui raconte ce qui vient d’arriver à nos fonctionnaires hutus !

Pourquoi, elle me faisait taire ? Serait-ce la présence de 2 dames en train de pleurer avec elle, une Miriam (tutsie) et l’autre Madeleine (Hutue). J’ai obéi et je suis allée manger pour retourner à l’école, le cœur serré.

Ce n’est que le soir où elle m’a posé la question de quoi je voulais lui dire à midi. (12h) ? Je sais que tu es au courant de l’arrestation de notre Instituteur Cyprien et Monsieur le Directeur Noël.

Voici le récit dramatique de cette sinistre journée.

C’était soit le 1er mercredi ou le 2ème mercredi du moi de mai 1972. La peur commençait à se sentir entre les adultes. Pour quoi je dis cela, parce que j’ai vu qu’il y avait de petits groupes d’instituteurs qui se formaient à l’école juste après le hisse ment du drapeau national, ou à la maison, il n’ y’avait plus de visites des fonctionnaires hutu et tutsi le soir qui venaient passer leur temps à causer avec d’autres fonctionnaires qui logeaient chez-nous. Je trouvais cela bizarre !

A ce moment, je fréquentais l’Ecole Primaire de Gihanga, il y’avait 2 classes de 6ème.

6ème A et 6ème B.

J’étais en 6ème B. Notre titulaire était Mademoiselle Géneviève, fille de Rucibigango Epimac.

Ce jour, je ne me rappelle pas ce qui s’était passé pour que notre institutrice soit absente. On s’est retrouvé regroupé en 6ème A chez Monsieur Cyprien. Ce mercredi là, il n’était pas dans son assiette. Aucun jour, où il nous donnait un exercice sans le corriger individuellement, ensuite collectivement.

C’était un instituteur vaillant, qui aimait bien son métier, et qui avait toutes les compétences pédagogiques pour tenir bien la classe de 6ème. J’ai été dans la 1ère promotion des élèves qui ont fait l’examen National en classe de 6ème. Avant nous, cet examen se passait en 7ème année.

En classe, j’étais assise sur le premier banc, vers 10h 30, il m’appelle pour me dire quelque chose.

Je le vois très pensif, les mots ne sortaient pas, il me disait : Genda ubwire umukozi…. va dire au groume, …il n’a pas continué la phrase, tout de suite il m’a renvoyé m’assoir.

Il m’appelle pour la 2ème fois, ça a été pareille, il n’a pas terminé la phrase. Pour la troisième fois, il m’a dit ; Va dire au groume, de ne pas acheter 2kg de viande, mais 1kg de viande seulement. Je sors, arrivée devant la porte, il me rappelle de nouveau en me disant de retourner à ma place.

Quelques minutes après, il nous donne un signal de se mettre en tenue de sport vite. Il était très stricte à la façon de faire les exercices. En sport, il fallait marcher comme au défilé militaire chinois,

Nous nous rendons sur le terrain de sport, et sur place et à peine arrivés, un véhicule militaire 4X4 débarque en passant par un endroit impraticable pour les véhicules. Notre instituteur Cyprien faisait dos à la jeep, ce qui veut dire la jeep venait en face de nous. Entre lui et la jeep, il devait y avoir 40m.

A ce moment, je sentis en moi une peur, mais pourquoi ? Je ne savais pas trop, un des militaire (ils étaient deux), sortit du véhicule sifflet sur la bouche en direction de Cyprien. Interloqué, Monsieur Cyprien se pointe à la poitrine pour demander au militaire : « C’est à moi que vous chercher ? » Le militaire, acquiesce d’un signe de tête : « OUI ».

Monsieur Cyprien toucha dans sa poche, retira ses clés, les tendit à un des élèves qui logeait avec lui et lui, se dirigea vers la jeep.

Le militaire lui demande de monter dans la jeep ; tout de suite nous avons rompu les rangs, car le berger venait d’être arrêté, les moutons ne devraient que se disperser.

La jeep s’est dirigée vers le bureau de notre Directeur Noël, un homme très pacifique, gentil comme tout, le même militaire entre dans le bureau, quelques minutes après, le Directeur sort, accompagné de ce militaire, il lui dit de monter lui aussi, il était assis en face de notre instituteur Monsieur Cyprien.

La jeep démarre vers la maison communale dite la : « La ZONE ». Dans un même élan, presque tous les élèves, nous la poursuivons en hurlant très fort, jusqu’à la dite Zone.

Devant la zone, il y’avait une plantation sylvicoles, (grevilea) nous les avons envahis, toujours en hurlant. La jeep franchit la porte principale, ensuite, la porte des policiers, elle tourne vers la porte du cachot, elle s’arrête devant, nous continuons à hurler plus fort. Les deux policiers Buhene et Bikayamba, continuent de nous chasser, et de nous dire : « Rentrez à la maison pour manger ». Ce qui nous poussait à hurler de plus en plus fort !

Les deux victimes furent descendues et introduites au cachot. Et là, qui j’y vois au fond de la petite pièce minuscule en face de nous accroupi dedans ? Monsieur l’agronome Gérard, avec d’autres qui étaient des 2 côtés des murs ; des gens dont je n’ai pas pu reconnaître les visages, car ils étaient assis par terre, la tête tournée vers le sol !

Le premier à entrer dans le cachot fut Monsieur Cyprien, avant d’entrer il résista un peu ; tout de suite, le soldat le poussa, et lui donna un coup de crosse sur le dos, il est entré en titubant et fut projeté sur les autres qui étaient déjà assis. Monsieur le Directeur Noël, lui, a suivi aux ordres en entrant doucement, mouton de Pâturage ! Le pauvre ! Je pense qu’il sentait en lui la fin, et savait qu’il allait mourir.

Tout de suite, le policier ferma la porte du cachot derrière eux. Un calme parfait s’installa à la minute même. Cette fois-ci, les policiers nous chassèrent ; pour la dernière fois, nous avons crié fort, chaque enfant courait de son côté en se dispersant. C’est là où j’ai senti une forte angoisse, prête à exploser.

Pourquoi ils sont emprisonnés ? Qu’est ce qu’ils ont fait pour être traités de la sorte ? J’ai pris le chemin qui m’emmène chez-moi, j’ai fait quelques mètres seulement en criant : Yooh ! Yooh ! Qui est équivalant de : « Au secours ! Au secours ! Je me suis tue, j’ai continué à courir très vite, en pensant à raconter tout à ma maman, et elle, va dire à Papa. Avec son statut d’honneur en tant que ; « Umushingantahe », un sage, fonctionnaire de l’état, respecté par tous, il va les faire libérer, et je ne savais pas que l’ouragan destructif chez les familles hutu est déjà commencé !

A 14h, heure de reprise des cours, tous les élèves dans leur classe, l’instituteur de la troisième A, Monsieur Boniface (Tutsi) (qui est devenu notre administrateur par la suite) nous rassemble pour nous faire entrer dans nos classes. Par la suite, Monsieur Boniface est passé dans chaque classe surtout chez les grands pour délivrer ce message : « Je viens ici pour vous tranquilliser. Ceux qui ont été arrêtés ne vont rien subir, seulement, ils ont été arrêtés pour être interrogés, après ils vont être relâchés, ils vont rentrer à la maison.

J’ai cru à cette phrase, vu que cela sortait de la bouche d’un adulte, un instituteur en plus ! Papa me disait : « l’adulte ne ment pas, ce qui sort de la bouche d’un adulte, est vrai ». « Rassurée », je suis rentrée un peu soulagée mais pas totalement.

Arrivée à la maison, après avoir raconté tout cela à ma mère, c’est là où elle a commencé à m’interdire de ne rien dire à personne ce que j’ai vu ou entendu. Je mets par écrit ce témoignage pour montrer que malgré une opinion qui voudrait nier le génocide des hutus en 1972, des témoins oculaires sont vivants et s’ils ont choisi de se taire, ce n’est pas qu’ils n’ont rien vu, c’est l’histoire qui les a forcé à se taire. Mais la même histoire réclame aujourd’hui leur témoignage.

Depuis ce jour, c’est la première fois que j’interroge ma mémoire inconsciente, et voilà ce qu’elle a mis sur mes lèvres ce que je viens de mettre à mon tour par écrit.

Le chagrin que je garde de tout cela, est que j’avais depuis longtemps envie de demander à Monsieur Boniface quand reviendront Cyprien et Noël ?

Comme c’était le silence qui régnait sur ce sujet, je savais que tous les membres de ma famille élargie qui ont péris dans cette machine d’extermination du peuple Hutu du Burundi, un jour, ils reviendront. Aussi longtemps que je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, j’ai comme impression qu’ils ne sont pas morts !

Pourquoi je viens de dire tout cela maintenant, pour savoir la VERITE de ce qui s’est passé en cette sinistre année 1972 de mai à décembre.

M. N. Native de Gihanga Province Bubanza.

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