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Par : rwenyuza
Publié : 22 septembre 2014

TEMOIGNAGE #07 : Herman TUYAGA

E.T.S. KAMENGE, AVRIL ET MAI 1972

Ceux qui n’avaient pas de place au soleil en ce jour du 17 mai 1972

(Témoignage de TUYAGA Herman, élève de 3è moteur à l’ETS en 1972)

Tout avait commencé le 29 avril lorsque on apprenait par les ondes de la radio nationale que le président Michel Micombero venait de dissoudre le gouvernement et que des éléments rebelles auraient attaqué et tué des personnes dans le sud du pays.

A la terrasse de notre internat se trouvait un haut parleur relié par câble à un poste de radio situé dans la résidence des frères de la charité qui tenaient l’Ecole Technique Secondaire de Kamenge, ETS en sigle. Ildefonse est le prénom de l’élève de 4è Electricité qui avait la responsabilité de brancher cette radio tous les soirs après le sport en attendant le repas. Après les cours, nous avions un passage obligé ; les « vestiaires » où on gardait nos tenues de sport. Ensuite, consulter l’affichage du planning sportif pour prendre connaissance de la discipline du jour. A 18h00, un coup de sifflet du frère GISARANI (déformation de Ghislain), et puis un passage de 5 minutes à la douche et on se retrouvait tous à la terrasse devant l’internat. L’occupation de cette terrasse était réglementée, par les élèves eux-mêmes, malheur à un nouveau qui, par erreur, se retrouvait dans l’espace des grands. On avait droit alors aux informations en Kirundi de 19h00 et puis le repas suivi d’une heure d’étude et enfin c’était l’heure de se coucher à 21h00.
Les surveillants se relayaient pour dissuader les prédateurs de sommeil ; il y a des gens, même à bas âge, qui trouvent difficilement le sommeil et restent agités pendant que les autres, assommés de fatigue, ronflent déjà. Comme surveillants on avait alors WATUMBO, ou WAZEZE selon les humeurs, un surnom donné à un certain Symphorien, l’autres était surnommé TOUT PUISSANT, l’autre MUSHISHITO et l’autre SINUS. Je ne me rappelle plus leurs noms et prénoms.
Le gouvernement dissout, des gens tués par des insurgés dans le sud du pays, c’était émouvant et inquiétant mais nous on était petits pour se sentir vraiment concernés, à la limite c’était une affaire des grands et des politiciens qui devait finir par s’estomper comme on en avait connu en 1965 et 1969.
Samedi 30 avril, nous avons eu cours comme si de rien n’était tout en remarquant quelques absents parmi les professeurs tant Hutu que Tutsi. On a commencé à s’inquiéter un peu plus lorsqu’on nous a refusé la sotie du lendemain dimanche, les Frères nous ayant signifié que la situation n’était pas rassurante. Par contre, le 05 mai, le jour de l’ascension, on nous a accordé une sortie. Je suis passé chercher un ami à Kamenge, Nicodème, pour lui demander de m’accompagner en ville. Nicodème était comme un frère, un grand frère et je l’aimais beaucoup. On est parti voir mon oncle Adribert qui logeait au bon accueil à Bwiza, il venait de terminer ses études de pilote d’avion et travaillait pour le compte de la compagnie SABENA à l’aéroport de Bujumbura, le Burundi n’avait pas d’avions à piloter. Ne l’ayant pas trouvé sur place, nous sommes allés attendre un taxi en face du commissariat de la gendarmerie, actuellement Brigade de Sécurité Routière (BSR), pour retourner à Kamenge. On n’avait pas encore trouvé le taxi lorsque des gendarmes ont fait irruption pour disperser tous ceux qui étaient là en leur demandant d’aller attendre plus loin. Au même moment trois camions-bennes sortaient du commissariat remplis de cadavres de gens fraîchement tués. On voyait le sang qui suintait encore. Difficile de s’imaginer que c’était des humains empilés comme des troncs de bois. Le message venait de passer cinq sur cinq, Nicodème et moi sommes éloignés rapidement, nous n’avons même plus attendu le taxi. On marchait quand on a vu une voiture s’immobiliser devant nous, c’était mes oncles Adribert et Liévin. Comme il était interdit de s’attrouper à plus de trois personnes, c’est Adribert qui est sorti de la voiture juste pour me dire deux mots ; « il ne sert à rien d’étudier », sans autre explication. On s’est vite dit au revoir. Les taxis se faisaient rare, nous avons marché jusqu’à Kamenge, Nicodème et moi et puis on s’est séparé. Ce fut la dernière fois que je vois mon frère Nicodème.
De retour à l’école, chaque élève est rentré avec un panier d’informations. On a commencé à connaître les noms des personnalités Hutu déjà tuées, des noms dont la plupart ne me disaient pas grand chose moi qui venait de la Kibira, sauf quand même BOYAYO Abraham Directeur Général de l’éducation nationale. Il était très connu, surtout dans les milieux scolaires. C’était un voisin sur la colline, je passais tous les jours devant leur maison en me rendant à l’école ; lui, il était déjà à l’université en Belgique. La première semaine s’est écoulée avec des rumeurs de plus en plus alarmistes et alarmantes, la liste de personnalités Hutu tuées ne faisait que s’allonger. Mais jusque là on ignorait que ce qui était entrain de se passer à Bujumbura se passait aussi ailleurs sur toute l’étendue du pays et que même certaines écoles enregistraient déjà des arrestations et des tueries. La première perte d’un élève de l’ETS Kamenge a eu lieu dans les locaux d’un établissement scolaire dénommé « Athénée de Bujumbura ». L’élève avait appris que son frère qui fréquentait cette école avait été tué, il était parti s’en rendre compte et il n’est pas rentré.

Dimanche 8 mai on a eu encore une sortie, j’en ai profité pour aller voir encore mon oncle Adribert au « Bon Accueil », il devait posséder beaucoup d’information et j’allais avoir à raconter aux autres de retour à l’école. J’ai cogné plusieurs fois à la porte sans réponse et puis j’ai attendu. Je tenais absolument à le voir. Découragé je m’apprêtais à partir lorsque un employé de l’hôtel est apparu. Il m’a d’abord dévisagé et puis il m’a demandé qui j’attendais. J’ai dit que j’attendais Adribert. Il m’a demandé qui il était pour moi, j’ai dit que c’était mon oncle, le petit frère de mon père. Il faut que tu disparaisses, me dit-il, avant que personne ne sache que vous avez une relation de parenté avec lui, il est déjà mort, on l’a tué. Je n’ai même pas cherché à savoir où, quand et comment, je n’ai pas eu le courage de pleurer, tout ce que j’ai fait j’ai marché jusqu’à l’Ecole.
Deux semaines avant les vacances de Pâques, une dizaine d’élèves avaient écopé une sanction disciplinaire d’externat de deux semaines pour être sorti sans autorisation. Certains ont regagné l’internat dès la rentrée des vacances. Ceux qui avaient des familles à Bujumbura ont pris goût et ne voulaient pas revenir. Lorsque les troubles ont commencé le 29 Avril, presque tous ont demandé de revenir à l’internat sauf un certain NZOJIBWAMI Vénuste, sujet Rwandais dont son père était militaire dans l’armée Burundaise au camp MUHA ; c’était mon collègue de classe et il s’asseyait à coté de moi. Lundi 09 mai, on était en classe lorsque Vénuste me lança, très gonflé et d’un ton très moqueur : « ak’Abahutu kashobotse, umva ko Abahutu bazongera kuvyura agatwe ye, barashira nk’ibimonyo. » ( c’est leur fin, les Hutu ne se relèveront plus jamais c’est fini, ils meurent comme des fourmis). Avec la peur et la tristesse qui m’avait gagné, Vénuste avait le dessus. En somme c’était la vérité et il savait de quoi il parlait. On le surnommait « GIHENDE ». Il portait une culotte toujours mouillée car il transpirait beaucoup entre les fesses. Curieusement tout avait changé brusquement chez-lui, il avait des moyens, il était en bonne tenue vestimentaire, la situation lui profitait quoi. C’est au cours de cette semaine qu’on apprenait l’existence de listes d’élèves Hutu confectionnées par d’autres élèves Tutsi et transmises aux militaires du camp NGAGARA. Certains élèves Hutu sont allés voir le Directeur d’école pour lui demander de faire quelque chose mais ce qu’ils ignoraient c’est que tout le monde était devenu impuissant, fût-il blanc belge. Il s’appelait Joseph DEQUENS et Frère de la charité. Pour les calmer il leur a promis que toute personne qui sera reconnue coupable d’un tel acte sera renvoyée de l’école. Lui même sera renvoyé ! Même la communauté internationale avait abandonné le Burundi ; plutôt avait fermé les yeux sur la boucherie des Hutu par l’armée et les milices JRR de Micombero.

Fausse alerte

Le dix mai, c’était un mercredi, il n’y avait pas de cours l’après-midi. Ce jour là il pleuvait beaucoup et comme dans pareil cas tous les élèves se retrouvaient au réfectoire pour des jeux d’intérieur : cartes, domino, billard… Après la pluie, certains élèves qui se trouvaient dehors on chahuté un fou qui était de passage. Courroucé, ce dernier a ramassé des cailloux qu’il a lancés vers les élèves. Ceux-ci ont couru pour se mettre à l’abri au réfectoire. Ceux qui étaient au réfectoire ont cru que c’étaient le débarquement des militaires et ont commencé à courir dans tous les sens à la recherche d’issue, qui à travers les vitrages de fenêtres, qui à travers les vitrages de portes, qui est fauché par une chaise abandonnée au passage. Le bilan a été lourd ; beaucoup de blessés et des dégâts matériels importants. C’était à la hauteur de la peur qui avait gagné les élèves de l’ETS KAMENGE.

Dans la même semaine, des agents en civil armés avaient arrêté un certain MAFYITI, professeur de mathématique et un certain MANONO, professeur et en même temps chef d’atelier de menuiserie.

Le jour J, 17 mai 1972

L’histoire part de la veille, mercredi 16 mai. On avait passé une belle journée, hormis les préoccupations des temps qui couraient dont on priait pour que ça prenne fin pour que tout reprenne normalement, tant pis pour ceux qui étaient morts. On s’apprêtait à la terminer sans accros lorsque tout a basculé brusquement. Décidément les mercredi devenaient des jours de tous les dangers. On avait passé tout l’après-midi à déambuler ; à dire vrai on avait plus le goût de jouer, les Frères le comprenaient et ne nous y forçaient pas. Il y avait des élèves qui jouaient, des élèves qui ne se sentaient pas concernés par la situation.

On tournait entre les bâtiments vers le coucher du soleil lorsque tout à coup on remarqua un mouvement étrange d’élèves Tutsi entrain de fermer les accès principaux avec un zèle qui suscitait la suspicion. Pendant qu’on se posait des questions, Ildefonse notre ami qui nous branchait la musique et les informations à la résidence des frères est apparu tout à fait hors de lui. Il avait peur et il parlait difficilement. Il nous apprenait que, du haut de la résidence des Frère, il a suivi des yeux la sortie de l’école de trois élèves Tutsi qui avaient pris la direction de Ngagara ; il s’agissait d’un certain RONGORONGO, MUFAFARA et un autre dont je ne me rappelle plus le nom. Ce sont les mêmes élèves qui étaient entrain de fermer les passages principaux. Nous avons compris que quelque chose allait se passer ce soir là. Pris de panique, nous nous sommes dispersés en brousse ; ce n’est pas ça qui manquait, depuis l’ETS jusqu’à l’actuel MUTANGA NORD c’était champs et brousse.

La nuit la plus longue

Je ne sais pas combien d’élèves qui ont tenté de se sauver ce soir là ; de toute manière on était nombreux. On avait rien mangé avant de partir et on avait faim. Dans cette brousse les moustiques grouillaient, impossible de fermer l’œil, on avait rien pour se couvrir. On était parti dans l’idée de passer la nuit pour partir le lendemain, mais où ? Le matin on se sentait très fatigué et très angoissés, la meilleure décision qu’on a pu prendre, le groupe avec lequel j’ai passé la nuit, était de retourner à l’école. Nous étions plutôt les derniers, les autres avaient pris aussi la même décision et étaient là au petit matin.

Un certain NTEMAKO Pascal qui venait de remplacer BOYAYO Abraham était là pour nous accueillir. Après quelque conseils et moralisation en tout genre, il nous a demandé de regagner les classes et de rester calmes. Personne ne vous veut du mal disait-il ; on n’avait pas d’autre choix. Tout ce qu’on savait c’est que les choses n’allaient pas rester là, seulement on ne savait quand et comment. On apprenait alors que les militaires sont passés après notre départ, qu’ils ont patrouillé pendant de longues heures et qu’ils sont partis très tard la nuit. Nous étions nombreux à avoir passé la nuit dehors et on se sentait étrangers en classe, les autres nous regardaient sans rien dire, personne ne nous posait de question et c’était mieux comme ça.

Bruit de bottes

Mes pensées étaient tellement ailleurs que je ne me rappelle même pas le visage du professeur qui était là en ce moment. Néanmoins certains élèves manquaient à l’appel. Notre classe était située à l’étage du bloc qui servait de cours généraux et autre locaux administratifs, les ateliers étaient en face. La route principale d’entrée-sortie de l’ETS était de l’autre coté. On pouvait la voir de la fenêtre. C’était entre 8h30 et 9h00 lorsqu’on a entendu d’abord des ronronnements de camions et puis des bruits de marche. C’était des bruits de bottes, des vrais. Un des élèves qui se trouvaient du coté des fenêtres s’est levé pour regarder ce qui se passait dehors et il a crié : « les militaires ». Trop tard car d’autres étaient déjà à la porte de notre classe et un d’entre eux a demandé au professeur d’arrêter les cours ; il nous a demandé de sortir pour nous regrouper à la cours devant le drapeau national. Mon ami Vénuste me chuchota à l’oreille : « c’est le commandant RWURI ». C’était la première fois que je le voyais, même sa tête ne me dirait rien aujourd’hui. Je ne connaissais aucun officier de l’armée Burundaise, pas même un simple soldat.

Il ne faisait pas beau d’être Hutu

Nous avons été regroupés tous à la cours, élèves, professeurs, employés divers, Frères, là où on se tenait chaque matin pour saluer la monté du drapeau. Trois camions militaires étaient garés devant nous. Le temps de s’asseoir, le commandant RWURI a pris un mégaphone et il a dit : « il y a des élèves qui doivent être arrêtés, je vais procéder à l’appel, celui qui entendra son nom va se lever les mains en l’air, avance en direction des camions et monte à bord couché à plat ventre ». On avait cette fois-ci la confirmation des fameuses rumeurs de listes.

Il a commencé les appels, les élèves répondaient en respectant les consignes et tout se passait bien. Mais un problème se posa quand-même, il y avait des manquants. Quand à moi je venais d’y percevoir une opportunité. Je ne me doutais pas de la présence de mon nom sur cette liste, alors j’ai pris une décision. L’image des cadavres mutilés que j’avais vu sortir du commissariat tout au début des troubles me traversa la tête.

Où sont tous ces élèves qui manquent, demanda RWURI au directeur Joseph DEQUENS ?

Je ne sais pas répondit-il.

De toute façon tu devras y répondre, tu es responsable, répliqua RWURI menaçant, tu devras expliquer où ils sont passés.

C’était le tour d’un certain KARIBUSHI Paul, un garçon charmant et très chic. Il devait être d’une bonne famille à Bujumbura, en tout cas qui ne devait pas souffrir de problèmes de moyens. Je fais un arrêt sur Paul parce qu’il a été très courageux ce jour là. Il s’est levé comme tout le monde à la citation de son nom mais il a refusé de mettre les mains en l’air. Il s’est tout de même dirigé vers les camions mais avant de monter il s’est retourné, il a agité les mains en disant : « Adieu mes frères, il ne faut pas vous faire d’illusions que nous reviendrons, on nous amène pour nous tuer ». RWURI s’est fâché et il a tonné : « Pas de fantaisies sinon on va te transformer en passoire ».

Dans ces camions, les élèves se couchaient les uns sur les autres, toujours à plat ventre. Lorsque ce fut mon tour, pas de réponse. Rwuri a répété deux fois mon nom, toujours pas de réponse. Il est passé au suivant, et puis au suivant, et puis Ildefonse, Juvénal, Paul, Raphaël, Sébastien KINYARUHWITI, Félix… consigne toujours respectée surtout après le coup de foudre sur Paul.

Sur la liste se trouvait aussi des professeurs et des surveillants. C’était notamment Symphorien qu’on surnommait WAZEZE, KAZIRUKANYO Pascal chef d’atelier de tôlerie et TOUT PUISSANT. Erreur ou tentative de règlement de comptes, deux Tutsi se trouvaient sur la liste. MUSHISHITO et SINUS. Ils auraient été libérés à leur arrivée au commissariat sur intervention de leurs parents et amis.

Une fois la liste terminée, le commandant RWURI s’est fait le plaisir de reprendre les appels au cas où quelqu’un aurait été oublié ou ne se serait pas entendu après quoi l’ordre a été donné aux militaires de conduire ceux qui avaient été arrêtés. Une partie des militaires sont restés pour s’assurer que rien n’arrive derrière eux.

N’ importe qui pouvait m’arrêter

D’après notre emploi du temps, ma classe devais être à la salle de dessin avec comme professeur FAURE Paul, un Français. Le désarroi avait gagné tout le monde, personne ne parlait ou ne faisait quoi que se soit. Même Faure Paul allumait cigarette sur cigarette, n’osait rien dire. Moi, le rescapé, tout tournait dans ma tête mais je me contrôlais encore. Tous les yeux étaient braqués sur moi comme s’ils se demandaient ce que je pouvais faire encore là. Mon sauveur n’était pas loin ; un ami Tutsi dont je ne veux pas citer le nom pour des raisons de sa sécurité s’est approché de moi. Il me dit : « Herman, il ne faut pas rester ici, si RONGORONGO et MUFAFARA te voient, ils vont t’amener ou te tuer eux-mêmes, c’est eux qui ont fait les listes ». Je suis allé me cacher dans une cave ou on gardait le matériel de travaux manuel et j’y suis resté jusqu’à midi. J’en suis sorti comme pour aller à la pose comme tout le monde. Je me suis dirigé au réfectoire et puis à la cuisine en compagnie de Matias, un collègue de classe que je n’ai plus revu, je suis sortit par l’arrière et j’ai gagné le bois d’eucalyptus et puis le quartier KAMENGE.

Je suis passé dans une famille que je fréquentais, un Hutu qui était marié à une femme Tutsi, c’est mon père qui me l’avait montrée. La femme me considérait comme son fils. Ils étaient au courant de ce qui venait de se passer à l’ETS, la nouvelle avait déjà fait le tour de Bujumbura. C’est la femme qui était à la maison, son mari n’était toujours pas rentré et elle était inquiète. Elle m’a fait à manger, un foufou au petit poisson frais. Pas moyen de manger. Elle était peinée mais elle comprenait. Plus je m’éloignais de l’école plus j’avais peur et plus j’étais angoissé. Vers la fin de la route goudronnée de Kamenge, j’ai failli détaler à la vue d’une jeep militaire qui roulait vers moi. J’ai craint qu’on me cherchait. J’avais pris une bonne décision, je savais que c’était définitif mais cela me faisait très mal d’abandonner l’école. Je suis allé, après, dans une autre famille à Kinama, chez Michel, une parenté pas très lointaine. Après une semaine j’ai écourté le séjour chez Michel suite à une fouille effectuée par l’armée à la paroisse de Kinama pour débusquer d’éventuels intellectuels ou élèves Hutu qui s’y cacheraient. Cela a provoqué la panique dans cette famille de sept enfants. J’ai pris alors la décision de rentrer chez-moi sur la colline où je devais faire une marche de toute la journée. Mon problème n’était pas la distance, j’en avais l’habitude, c’était plutôt le fait de ne pas avoir de carte d’identité sur moi. L’idée est venue de chercher une carte du parti UPRONA comme on était tous des upronistes. Michel s’est chargé de la trouver, il avait un ami qui travaillait au bureau de zone KINAMA. Un soir il m’a tendu le papier cacheté et signé mais non rempli. Je l’ai rempli moi-même et je l’ai antidaté d’une année, froissé et sali pour la rendre vieille.

Le parcours du combattant

Effectuer plus de 50km à pieds dans les temps qui couraient du mois de mai 1972, surtout quand tu étais Hutu et que tu avais l’air d’avoir été à l’école, cela relevait de la gageure.

Michel m’a donné aussi un grigri qui devait me porter chance mais moi, fils de catéchiste et élève éduqué par les frères de la charité, à son insu, je l’ai balancé. Je m’en remettais à Dieu et à sa volonté, la même qui venait de me sauver à l’ETS.

Avant de partir j’ai envoyé un message à mon oncle Liévin par l’intermédiaire d’un de leur cuisinier qui rentait dans le quartier. Je lui ai dis que j’avais quitté l’école et que je n’y retournais plus. Il m’a répondu par la même voie qu’il fallait que je retourne à l’école sans condition, que ma décision était mauvaise. Je lui ai répondu que ma décision était irrévocable. Cette fois-ci il a compris puisqu’il m’a envoyé 300fbu et m’a souhaité bon voyage. Les 300fbu m’ont été d’une aide précieuse sur mon parcourt jusqu’à la maison.

QUI SONT-ILS MORTS A L’ETS

On a plus revu tous ceux qui ont été arrêté ce jour-là. A l’ETS il y avait trois niveaux d’études

- Le niveau professionnel qui durait 2 ans

- Le niveau moyen ou niveau A3 qui avait une durée de 4ans

- Et le cycle long ou niveau A2 c’est à dire 3ans de plus après A3 qui débouchait sur un diplôme équivalent bac ou humanités.

Ceux qui fréquentaient le niveau professionnel étaient pris en charge par leurs parents. Ils étaient externes. C’était essentiellement des garçons de Bujumbura qui avaient des difficultés scolaires et ils étaient souvent âgés. Parmi eux se recrutaient des joueurs des grandes équipes de football de la place.

Ceux qui étaient en A2 avaient la bourse de l’état financée par le Marché Commun d’un montant à peu près de 4000frbu. Ils se logeaient au quartier pour ceux qui n’avaient pas de parents en ville.

La plupart des élèves du niveau A2 avaient été arrêtés au quartier ou en tentant de franchir la frontière Congolaise ou en rentrant chez-eux.

Tous ceux qui ont été arrêtés en ce jour du 17 mai étaient essentiellement en A3 tous des mineurs. Il y a des classes qui ont été vidées d’élèves ; les classes visées étaient ceux de 3ème et 4ème. Les autres, des classes inférieures, auraient été arrêtés après. Le but de ceux qui ont dressé les listes était de se débarrasser d’abord des grands, le reste était leur affaire.

Conclusion

Tous ces jeunes n’avaient pêché contre personne et avaient tout leur avenir devant eux. Ils n’étaient impliqués ni de près ni de loin dans ce qui venait de se passer dans le sud du pays et ils avaient droit à la protection des pouvoirs publics. L’Etat Burundais n’a jamais dit aux parents où sont passés leurs enfants. Is n’ont pas été victimes d’accident ou de maladie de courte durée. Ils n’ont pas été enlevés par des inconnus pour, peut-être, réclamer une rançon par la suite. Ils ont été embarqués par des militaires de l’Etat Burundais dans des camions militaires et cela au vu de tous. Ils ont été tués parce que tout simplement ils étaient Hutu comme ceux qui étaient entrain d’être massacrés à travers le pays et que leur nez les trahissaient ou parce qu’ils étaient connus pour tel. Leurs parents ont dû espérer pendant longtemps qu’ils étaient encore en vie avant de réaliser qu’ils n’étaient plus, peut-être après plusieurs années. Malgré tout jusqu’à présent ils n’ont toujours pas de réponse.

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