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Par : rwenyuza
Publié : 22 septembre 2014

TEMOIGNAGE #06 : Venant NTABONA

Interdiction de pleurer les tiens assassinés, vis comme si rien ne s’est passé

Quand un éducateur prêtre empêche à un ado de treize ans de pleurer les siens assassinés et le menace de renvoi s’il manifeste douleur et tristesse (mai 1972)

Le soir du 29 avril 1972, nous entendîmes des rafales de coups de feu. Nous pensions à des militaires qui faisaient des manœuvres nocturnes. Je ne fis aucune allusion à la destitution du Gouvernement survenu dans la journée. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, nous préparâmes les chansons que nous allions chanter à la messe radiodiffusée à la Cathédrale Regina Mundi, c’était le tour du Petit Séminaire. Les hélicoptères de l’armée décollaient et atterrissaient sans cesse, direction sud. Le Petit Séminaire était entouré par trois grands camps militaires du sud de Bujumbura et l’aéroport militaire jouxtait nos terrains de jeu. Les enseignants d’éducation physique de certaines classes étaient des militaires des camps voisins et certains séminaristes avaient des parents parmi les militaires de ces camps. Ils les visitaient les jours de sortie, quelques étudiants passaient une partie de leurs vacances dans les camps.

Quand nous entamâmes notre route vers la cathédrale, notre surprise fut très grande de tomber peu après la sortie du séminaire sur la route Rumonge, sur plusieurs militaires vêtus de leurs tenues de combat, armés jusqu’aux dents, très nerveux et les yeux rouges de sommeil. Ils nous demandèrent où nous allions ainsi en groupe. Les plus grands des séminaristes leur expliquèrent que nous nous rendions à la Cathédrale pour chanter à la messe radiodiffusée. Ils nous laissèrent passer sans problème.

Arrivés au pont Muha, quelle horreur de voir une voiture VW combi calcinée avec des cadavres dedans. Nous allâmes à la Cathédrale et après la messe, nous retournâmes à l’école. Les hélicoptères continuaient leurs mouvements vers le Sud du pays. Quelques informations filtrèrent sur ce qui se passait.

Le Recteur du Petit Séminaire de Kanyosha, un homme que nous admirions beaucoup est parvenu à maintenir le calme dans l’établissement. Il nous a tous réunis, nous a expliqué la gravité de la situation et nous a demandé de vivre comme des frères et de vrais chrétiens. Il a même menacé de renvoi tout étudiant qui essaierait d’intimider ses camarades ou qui entrerait en contact avec l’extérieur avec un mauvais dessein. À part l’arrestation du prêtre Gabriel Ngeze du diocèse de Gitega qui était de passage au Petit Séminaire, il n’y a eu aucune arrestation ni d’étudiants, ni d’enseignants.

Trois semaines après la date fatidique du 29 avril 1972, ma mère prit le risque de venir vérifier si je n’avais pas été arrêté et assassiné à l’instar de mes cousins et voisins étudiant à l’ETS de Kamenge (Ildephonse Ntacorwasize), à l’Université officielle du Bujumbura (François-Xavier Ryoni, Dismas Nzoronka, Jean-Baptiste Magera, Ildephonse Ntahonigeza), de mes oncles fonctionnaires (Conrad Mukito, Roger Ntahombaye et son frère Venant Baragwandika), du mari de ma cousine agent de la BNDE (Pierre) et des ex-ministres Joseph Baragengana et André Baredetse.

Le Recteur demanda à ma mère la raison de sa visite. Elle lui avoua que c’était pour m’annoncer les assassinats de mes cousins, oncles et voisins dont certains étaient des connaissances du Recteur.

Le Recteur lui répondit qu’elle serait un mauvais parent si elle m’annonçait ces assassinats. Il lui dit de ne pas le faire. Et que si elle passait outre, et que cela m’affectait de sorte que je manifeste douleur, tristesse et résultats scolaires de fin d’année moins bons qu’avant, il allait me chasser de son école.

Pendant que je m’entretenais avec ma mère au parloir, le Recteur faisait les vas-et-viens à l’extérieur et écoutait ce que nous nous disions.

Quand ma mère m’annonça les terribles nouvelles, j’éclatai en sanglots. Elle s’empressa de me dire de sécher mes larmes sur le champ et me dit les avertissements-menaces du Recteur. Elle me recommanda de ne rien faire paraître qui puisse me trahir. Je m’exécutai et après son départ, je fis semblant de vivre une vie normale alors que dans mon for intérieur j’étais meurtri par une très grande douleur. Je ne dis rien à personne. Toutes les nuits, à l’abri des regards des autres étudiants je pleurais dans mon lit. J’essayai de travailler en classe pour ne pas voir mes notes baisser, il est vrai que j’avais parmi les meilleures notes de ma classe.

Ce qui me faisait le plus souffrir, c’est qu’un condisciple tutsi, qui était sur la même table que moi au réfectoire et qui partageait le même compartiment que moi au dortoir, et dont le père venait d’être assassiné par les rebelles, manifestait sa douleur sans problème et recevait de la compassion de la part des autres élèves.

Début juillet 1972, nous partîmes en vacances munis de laisser-passer que le Recteur nous avait obtenus des autorités et qu’il fallait faire signer à la commune au début et à la fin des vacances. À la maison, je subis beaucoup de pression de la part des membres de la famille et des voisins pour ne pas retourner à l’école. Certains me proposèrent même de m’aider à m’exiler, ce que je refusai.

Arrêté et torturé pour délit de faciès

À la rentrée de septembre 1972, mon cousin B.B., paysan alors âgé d’une vingtaine d’années, m’accompagna pour s’assurer que j’arrivai sain et sauf à l’école. Nous passâmes sans problèmes la barrière de l’armée située à l’entrée du Petit Séminaire. Une fois à l’intérieur de l’établissement, je lui dis au revoir. Quand il arriva à la barrière qu’il venait de traverser moins de quinze minutes auparavant, les militaires l’arrêtèrent puis le rouèrent de coups de bottes et de bâtons. Il rentra en boitant avec des ecchymoses. Il en eut pour deux bonnes semaines pour se remettre tout de cela. Je ne le sus que deux mois plus tard.

Je me demande toujours comment il a eu la chance de ne pas être achevé, car en mai 1972, de nos salles d’études, un soir, nous avons entendu les coups de feu tirés sur un soi-disant assaillant qu’ils venaient d’arrêter et qui tentait de s’enfuir.

Changement de visage ou erreur de parcours du Recteur

En août 1988, éclatèrent les évènements de Ntega et Marangara. Avec un groupe d’autres intellectuels hutus, nous adressâmes une lettre ouverte au Président de la République pour dénoncer certaines attitudes, gestes et proposer des solutions. À ma très grande surprise, mon ancien Recteur en compagnie avec quelques prêtres radicaux tutsi burundais et réfugié rwandais signa un document incendiaire dénonçant notre lettre ouverte. Ils furent rappelés à l’ordre par l’évêque de Bujumbura qui jugea leur geste indigne de pasteurs dans une réunion de prêtres diocésains, selon une confidence que m’a faite un prêtre qui participait à cette réunion. Selon certains dires, il serait devenu un des grands penseurs du groupe radical tutsi au sein du clergé de Bujumbura.

Je n’ai jamais eu l’occasion propice d’échanger avec mon ancien Recteur sur ce virage à cent-quatre-vingt degrés pour infirmer ou confirmer cela.

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