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Par : rwenyuza
Publié : 22 septembre 2014

PRINTEMPS SANGLANT AU BURUNDI (Partagé par Athanase Barampama)

Introduction

Dans ce petit pays de l’Afrique centrale qu’est le Burundi se trouve une petite colline parmi mille autres qui s’appelle Kagoma. C’est là que naquit et grandi (B) baptisé à la paroisse sous le nom d’(A.B) ; nom d’origine grecque signifiant « immortel ». Ce nom a été choisi par le Père blanc qui lui donna le sacrement de baptême huit jours après la naissance. Saint Athanase, père de l’église grecque vécut au 3ème siècle après Jésus Christ. L’enfance passée dans ce coin paisible ne pouvait présager en rien la vie agitée qu’allait vivre le petit (A.B). Il se souvient toujours de ce jour de septembre 1962 lorsque son papa le conduisit sur son vieux vélo de marque « Raleigh » pour la première fois à l’école primaire de Gatara dirigé à l’époque par les Frères Joséphites (Bene Yozefu). Le Frère Gérard en assurait la direction. Aller à l’école primaire était considéré comme un luxe dans ce pays où plus de 80% de la population était analphabète. La rigueur et la discipline caractérisaient cette école. C’est ainsi que le recteur du petit Séminaire de Mureke, l’Abbé BUKUBIYEKO Juvénal passait régulièrement dans les classes de sixième pour recruter les futurs séminaristes. C’est de cette manière que le grand frère NGENDANZI Liboire a fait ses études secondaires au petit séminaire de Mureke. Quant à (B) il préféra l’Ecole Moyenne Pédagogique de Musenyi, espérant devenir plus tard enseignant, profession qu’il admirait vu la qualité d’enseignants qui sortaient de cette école et qui l’avait formé le long de son école primaire. De septembre 1968 au mois de mars 1972, tout se passait normalement.

EMP Musenyi

29 avril 1972 :

A la Radio national, on parle d’une attaque par des rebelles « udukoko » terme utilisé à l’époque par Micombero ; Présidant de la République. Quelques jours avant, nous avions appris par la même Radio l’arrestation et l’emprisonnement du Mwami NtareV chassé par Micombero le 28/11/1966 par un coup d’Etat suivi de l’abolition de la royauté et la proclamation de la République.

La même nuit, début des arrestations à Bujumbura et dans presque tout le pays des politiciens, officiers, intellectuels et commerçants.

A l’Ecole moyenne pédagogique de Musenyi dirigée par les frères de Notre Dame de la Miséricorde, arrestation du frère BAKAME Louis le 4 mai ; 2 jours après arrestations des professeurs : Apollinaire dit Ndimburo, Jean le professeur de mathématiques, Jérôme, le frère Bernard, le frère Joseph NGENDABANYIKWA notre professeur de musique et d’autres.

Bref tous les professeurs Hutu sont successivement arrêtés et conduit à la prison de Ngozi par le commandant BIZOZA Joseph. Il était accompagné par l’administrateur de la commune Tangara, un jeune Tutsi virulent bien connu à l’époque pour son excès de zèle dans le massacre des hutu en 1972. L’autre personnage clef dans cette arrestation était le professeur MPANGAJE, préfet des études, originaire de Bururi.

C’est lui qui encadrait mes collègues élèves Tutsi la plupart venant de Rutovu province de Bururi dans l’établissement des petites listes qui ont servi à la suite à l’arrestation des élèves de ma classe et ceux de l’année pédagogique. Faisait partie de ce groupe NIMUBONA Alexis, KABAVAMWO Evariste, DEBANGO Pancrace.

Vers le 20 mai, arrestation de 20 élèves de l’année pédagogique dont 2 sont revenus 2 semaines plus tard. Il s’agit de Stany originaire Munyinya, commune Matongo, paroisse de Gatara. Et de Jean originaire de Busiga. Malheureusement, je ne me souviens plus de leur kirundi.

A les voir c’était des squelettes vivants. Ils étaient tellement maigres après avoir passé deux semaines sans manger, sans dormir et en plus traumatisé chaque jour par la barbarie des tueries et l’agonie des suppliciés auxquelles ils assistaient jour et nuit. Ils auraient été épargnés du triste sort suite à l’intervention des parents et connaissances qui avaient appris leur arrestation. Ils étaient de l’ethnie tutsi

C’est ainsi que certains tutsi sont morts en 1972 soit par erreur, soit par règlement de compte. Je citerai à titre d’exemple Monsieur KABUGUBUGU Amédée, assassiné aussi pendant cette période.

Ce sont les deux rescapés qui nous ont raconté le supplice et la mort atroce de nos anciens camarades de classe. 12 élèves de ma classe ont été arrêtés et conduit à Ngozi comme les Frères et les professeurs. Il s’agit de Benoît BAZIRUWUNGUKA, Ngendakumana Sulpice, NDAYAHANDE Abdas, Térence, Abraham…

Tout ce monde est parti sans jamais revenir. Ils sont morts à la prison de Ngozi tués par des coups de massue administrés par des prisonniers batwa pour la plupart. Ils avaient tiré un a à un et les derniers assistaient au supplice et à l’agonie des prédécesseurs.

Seul Sulpice a bénéficié d’un mort rapide par une balle suivi des coups de baïonnettes car à l’entrée de la prison. Il était tellement courageux qu’il a osé braver les militaires bourreaux qui les escortaient vers cette prison de Ngozi qui était devenue un abattoir pour humains.

A l’Ecole Moyenne Pédagogique de Musenyi, quand le soleil se levait, nous n’avions pas l’espoir de le voir se coucher. Mes camarades de classe, assis la plupart seule sur un pupitre qui normalement était occupé par deux, étions désespérées. Nous aurions préféré nous échapper de cette école qui était devenue pour nous un mouroir même si tous ces « Frères », « Professeurs » et « élèves » n’étaient pas directement assassinés à l’école mais à la prison de Ngozi. Et cela, nous le savions avant le retour de Stany et Jean.

Pourtant, quand nous en parlions avec les élèves Tutsi dont Alexis Nimubona Evariste Kabavamwo qui constituait le noyau dur du groupe, ils nous disaient qu’ils avaient été conduit à Ngozi pour un interrogatoire et qu’ils reviendraient sans doute s’il n y avait pas de charges retenus contre eux.

Avaient-ils commis un délit ?

Nous posions cette question et nous n’avons jamais eu de réponse. Les rumeurs diffusées pour justifier l’injustifiable étaient soit qu’ils avaient eu de l’argent de la part des royalistes pour soutenir l’insurrection suite au retour forcé au Burundi du Mwami NtareV emprisonné à Gitega vers la fin du mois d’avril qui correspondait au début du génocide de 1972, soit qu’ils avaient soutenu la rébellion Hutu de Rumonge où des tutsi avaient été massacrés ces mois d’avril 1972. C’était après le passage de Monsieur YANDA qui avait prononcé dans la région un discours de haine ethnique pour dresser les uns contre les autres ainsi justifier la répression aveugle qui allait suivre non seulement à Rumonge mais dans tout le pays.

La plupart de mes camarades ne connaissaient même pas la Capitale du Bujumbura. A 16 ans, nous n’avions pas encore visité notre capitale et les élèves qui y vivaient nous vantaient sa beauté. Nous ne connaissions pas le lac Tanganyika, ses plages, ses bateaux et ses poissons dont nous n’avions dégusté que le « ndagala » petit poisson délicieux qui vit dans ce lac !

Donc, le Burundi ne se résumait pour nous qu’à la province de Ngozi à l’époque constituée de l’arrondissement « Kayanza » et « Ngozi ». Nous parcourions cette province de l’ouest à l’Est pour aller à Musenyi. Il nous fallait un jour et demi de marche, sacs blancs au dos en équipe de dix parfois plus suivant les années. Notre point de rencontre était la paroisse de Gatara, nous allions en direction de Rukago puis Muhanga, dévalant monts et vallées, en chantant ou en nous racontant des blagues.

Nous marchions des heures durant sans ressentir réellement la fatigue sauf lors de notre première rentrée scolaire en secondaire c’était en septembre 1968 à Musenyi. Mon père et moi, étions partis tôt le matin en compagnie de Cyprien BAPFEKURERA, camarade de classe depuis la première primaire et son père. Nous ne savions pas encore que nous allions faire ce voyage pendant encore quatre années qui allaient suivre.

Nous sommes arrivés à Muhanga vers 5h de l’après midi où nous avons passé la nuit. En arrivant à Musenyi le deuxième jour vers 12h, nous étions tellement fatigués que nous regretterions surtout Cyprien pourquoi nous avions choisi une école aussi éloigné de chez nous, et de surcroît où nous ne pouvions pas trouver d’autres moyens de locomotion que d’aller à pied. Ceux qui étudiaient à Bujumbura avaient plus de chance. Ils prenaient des camionnettes « Ngeli ngeli » qui servait de taxi moyennant payement. Mais avec la rencontre des nouveaux et des anciens de l’école qui nous initiaient à la nouvelle vie d’internat parfois de façon musclée, la fatigue n’était plus qu’un lointain souvenir.

Comme lors de notre première rentrée scolaire 1968-1969 pour la septième préparatoire à Musenyi, notre point d’escale nous nous passions la nuit en compagnie du groupe venant de la Paroisse BURANIRO, était Muhanga chez un instituteur, lui aussi ancien de Musenyi, qui nous accueillaient chaleureusement, nous hébergeait chez lui et nous donner le repas du soir gratuitement. Il accueillait ainsi toutes les générations qui se succédaient et cela jusqu’en 1972. Il s’appelait « BWOBA Gaspard ».

Nous n’avons pas eu le temps de lui dire merci pour tout ce qu’il faisait pour nous bénévolement. J’ai appris il n’y a pas longtemps qu’il aurait échappé miraculeusement à ce génocide dont ont été victimes la plupart des aînés de Musenyi. Merci beaucoup à Monsieur Bwoba au nom de tous ces jeunes qu’il accueillait chaleureusement et qu’il repose en paix car il est décédé de mort naturelle il y a quelques années.

Plus de trois cent mille burundais furent massacrés dans le silence total des médias et de la communauté internationale.

Le 26 juin 1972, les rescapés de mon école furent autorisés de rentrer chez eux. Nous devrions donc quitter l’école pour rentrer chez nous à pied ! Il y avait plein de barrières le long de notre parcours d’à peu près quatre vingt kilomètres.

Avant de partir comme à chaque début de vacances, nous prenions notre petit déjeuner tôt le matin et l’école nous donnait en plus du pain comme provision. Nous l’ appelions le « quignon » et c’était un excellent pain fabriqué par le boulanger de l’école. Contrairement à la rentrée, nous faisions tout le trajet en un jour avec le risque d’arriver chez la nuit tombante.

En cette période de troubles et d’assassinats dans tout le pays, nous n’avions aucune certitude d’arriver chez nous sains et sauf. A chaque barrière, nous avions peur d’être arrêtés soit par les militaires du Commandant BIZOZA, soit par les miliciens de la JRR (Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore) et d’être conduits à l’ « abattoir » de Ngozi (prison).

C’est donc la peur dans le ventre que nous avons quitté l’école, en passant par Gisha, Gashikanwa pour enfin atteindre la ville de Ngozi vers midi. Jusque là, nous n’avions pas encore rencontré de problèmes, nous passions les barrières sans difficultés.

A la sortie de cette ville, y avait une importante barrière, un vraie check point à l’Américaine, gardé par des militaires armés de fusils de guerre.

Nous fûmes fouillés tour à tour, nous devions vider nos sacs à dos. Evidement, ils ne trouvèrent rien de particulier. Comme personne n’était là pour nous pointer du doigt tel ou tel autre pour son appartenance ethnique, ils nous laissèrent partir. C’était la méthode de la dénonciation qui était utilisée en 1972 car, reconnaître l’ethnie d’une personne par la seule apparence physique n’est pas du tout facile surtout que dans la plupart des régions du Burundi il ait eu mariages interethniques.

Voici une anecdote à propos de cette barrière :

Après avoir fait quelques mètres, je remarquais que j’avais oublié une épingle qui m’aider à fermer mon sac à l’endroit où un bouton avait sauté, je décidais donc de faire demi-tour pour aller la chercher à la barrière ! Mes camarades me prirent pour un fou, nous venions de l’échapper belle et moi j’allais chercher une épingle !

Une fois à la barrière, après avoir expliqué mon problème, c’est avec étonnement que je vis un des militaires (ils étaient à trois ou quatre) déposer mon fusil par terre pour m’aider à chercher mon épingle que nous avions retrouvé assez rapidement.

Ce militaire était sympathique mais j’avais l’impression qu’il avait peur contrairement à moi qui me sentais parfaitement à l’aise ! C’est par après qu’en y réfléchissant que je me rendais compte que j’étais allé trop loin pour une épingle au risque d’y perdre la vie. Ce militaire était probablement un des rares hutu épargnés jusqu’à cette date, mais qui furent exécutés vers la fin du mois de juin donc quelques jours après.

Nous avons donc continué notre chemin pour enfin arriver à Gatara vers 19heures. Il faisait déjà nuit. Il me restait encore trois kilomètres pour atteindre ma colline natale et j’avais la rivière « Mandasi » à traverser. C’est une petite rivière mais à l’époque elle me semblait grande comme un fleuve surtout en période de pluies où parfois des gens se noyaient lors des grandes crues.

Nous étions arrivés au domicile de Joseph surnommé « pognos », un des compagnons de route, aussi élève à Musenyi. Malgré l’obscurité, nous voulions continuer jusque chez nous mais Monsieur BIRANAGANA Séverin, père de Joseph et ancien instituteur à Gatara nous en empêcha et nous pria de dormir chez lui. C’était un conseil de sage c’était prendre trop de risque en cette période. Nous pensions que nos paisibles collines avaient été à l’abri du « tsunami » qui avait traversé tout le Burundi en ce printemps sanglant de 1972.

Cette nuit, BIRANAGANA nous mis au courant de la situation de la Paroisse de Gatara car c’était surtout les enseignants et les commerçants qui avaient été les plus touché. Sur tous les enseignants de l’Ecole primaire garçons, il yen avait une vingtaine, il n’en restait que 5 ou 6. Tous les autres avaient été arrêtés et conduits à Ngozi d’où ils ne sont jamais revenus. Je me souviens toujours du jeune Melchior BUCUMI, diplômé de Musenyi en 1971 donc une année scolaire avant. Il n’a même pas terminé la première année qu’i avait commencé comme enseignant et il n’avait que 19 ans. Je citerai aussi Jean MOSOZI aussi jeune instituteur, Ntigacika Joseph, Agricola, Pascal et d’autres dont je ne me rappelle plus les noms.

J’aimerais parler d’une autre victime parmi les enseignants de Gatara, il s’agit de Monsieur Amand, on prononçait « Amans ». Il était titulaire de la 6ème primaire.

Son intégrité, sa compétence faisaient de lui un notable respecté de tous, élèves, enseignants et Frères Josephites. A la fin de chaque année scolaire, il enregistrait un des meilleurs taux de réussite d’élèves qui passait du primaire au secondaire C’était une vraie sélection après avoir passé ce qu’on appelait l’examen interdiocésain. Pour nous encourager à être plus studieux, il avait écrit au tableau noir cette devise : « aide toi et le ciel t’aidera ».

Malgré les tristes nouvelles de Gatara, nous étions tellement fatigués que la nuit fût courte. A 6h du matin, j’étais déjà réveillé et j’avais hâte de rentrer chez moi où mes parents, mes frères et sœurs m’attendaient avec impatience.

Ils étaient au courant de ce qui s’était passé à Musenyi et avaient peur de ne plus jamais revoir me revoir. Pendant ces deux mois de mai et juin, nous ne pouvions même pas écrire à nos parents, toute correspondance était interdite.

C’est donc nous, les rescapés, qui devaient annoncer les tristes nouvelles aux parents endeuillés par le sanguinaire Commandant BIZOZA de Ngozi et toute sa clique.

Ces parents qui n’ont jamais vu les dépouilles mortelles de leurs enfants, n’ont jamais fait leur deuil. Ils avaient toujours l’espoir qu’ils reviendraient. Jusqu’aujourd’hui, ils ne savent pas où reposent les leurs. Ils ont été enterrés dans des fosses communes quelque part dans la province de Gitega. Les riverains de la route Ngozi – Gitega, passant par la commune de Ruhororo ont vu et se souviennent encore de ces camions pleins de cadavres, qui ont sillonné cette route au cours de ces mois d’avril, mai et juin 1972. Malgré la poussière latéritique abondante dans cette région, les traces de sang qui dégoulinait de ces camions sont restées visibles pendant quelques mois le long de cette route.

J’arrive alors chez moi vers 7h du matin ce 27 juin 1972. Ma mère vint m’accueillir la première à la porte de l’enclos. Elle m’embrassa longuement et nous sommes restés enlacés pendant quelques minutes. C’était pour la première fois qu’elle m’embrassait de la sorte. Elle me massait partout pour sentir que c’était bien moi tellement avait eu peur de me perdre. Elle pleurait et moi de même. Mes parents avaient appris comme tout le monde que l’Ecole Moyenne pédagogique avait sérieusement été touchée par ces « événements » (terme utilisé à l’époque) mais sans autre précision ! Ils pouvaient donc s’attendre au pire. Miraculeusement j’étais vivant et nous pleurions de joie !

Mon grand frère Liboire NGANDANZI, était déjà rentré trois jours avant moi. Il étudiait au Séminaire Moyen de Burasira où il venait de terminer dans la tourmente la rhétorique. Je ne savais rien de ce qui s’était passé à Burasira.

Une fois, c’était en début du mois de juin, j’étais allé voir Stany NGIZIMANA, un de mes professeurs aussi rescapé jusqu’à ce jour, pour lui demander les nouvelles du Séminaire de Burasira. Lui non plus n’avait pas de nouvelles mais l’anecdote est que quand je l’ai revu plus tard au camp de réfugiés de Rilima au Rwanda en octobre 1972, quel fût sa surprise ! Il n’en croyait pas ses yeux, il me croyait « Tutsi » et en allant dans son bureau, je lui avais fait tellement peur qu’il pensait que j’allais l’espionner !

Heureusement, Burasira n’avait pas connu le même sort que Musenyi du moins dans l’enceinte du Séminaire. Mais des arrestations avaient été opérées chez les commerçants et les intellectuels de la région. C’est après avoir écouté le récit de mon grand frère que je compris que lui-même l’avait échappé belle.

Le Séminaire de Burasira à l’époque dirigé par le Recteur Monseigneur Jacques NTIBAHEZWA fut épargné aux arrestations de professeurs et de séminaristes. C‘est grâce aux efforts inlassables de ce Recteur, lui-même Tutsi que le Séminaire ne fut pas envahi par le commandant Bizoza et ses militaires.

Pourtant le Séminaire regorgeait d’extrémistes de tout bord. Notons en passant que Liboire était dans la même classe que NENGERI, GAKORYO et autres TWAGIRAMUNGU Ascension qui ont par la suite ont rejoint l’armée où ils ont exercés de très hautes fonctions souvent de façon très musclée et partisane (événements de Ntega et Marangara en 1988).

En ce printemps sanglant de 1972, les séminaristes de Burasira ont failli se rentrer dedans à coup de massue et d’épées à plusieurs reprises et heureusement Monseigneur Jacques NTIBAHEZWA veillait.

Le climat est resté tendu mais sans accrochage physique jusqu’au jour de début des grandes vacances. C’est là que les extrémistes Tutsi, la plupart originaire de Bururi avaient établi des listes de séminaristes Hutu à arrêter au cours de leur chemin de retour chez eux. C’est ainsi qu’un des groupes qui devaient transiter par la ville de Ngozi fut arrêter et conduit à la prison de Ngozi où ils furent tous exécutés.

LE CHEMIN DE L’EXIL

Nous voilà donc en vacances d’été, chez nous, mon grand frère et moi. En ce mois de juillet, nous nous demandions ce que nous allions devenir. Personnellement, j’avais décidé de ne plus retourner à l’école. Elle était devenue pour moi une voie directe vers la mort. D’ailleurs, presque tous les rescapés de Musenyi étaient aussi de mon avis. Nous avions décidé de ne plus y retourner.

Comme il n’avait pas opté pour le grand Séminaire, mon grand frère avait aussi peur d’aller s’inscrire à l’Université Officielle du Burundi qui n’avait pas été non plus épargnée de l’épuration ethnique de mai, juin et juillet 1972.

Allions – nous rester à la maison dès la rentrée scolaire et académique de septembre et octobre ? Voilà la question cruciale à laquelle nous devions répondre.

La réponse était évidemment non. Nous avions peur d’être poursuivi en restant à la maison. C’est ainsi que germa alors l’idée de nous exiler, quitter définitivement le foyer familial. A notre âge, nous ne connaissions pratiquement que notre région natale, et la route qui nous menait à nos écoles secondaires respectives. Nous avons décidé en accord avec nos parents de tenter d’aller au Rwanda.

Je me souviens de ce dimanche du mois d’août 1972 quand nous avons tenté notre premier départ vers l’inconnu, accompagné de notre papa et d’un guide, Vénérand de fils de Monsieur Kuboko, grand menuisier connu à l’époque dans notre région de Gatara.

Un autre ancien séminariste de Burasira, Fulgence NGENDANZI avait aussi décidé de faire partie de l’équipe des « fuyards ». Lui aussi avait peur de retourner au séminaire même si aucun élève n’avait été arrêté dans l’établissement. Mais certains séminaristes avaient été arrêtés en cours de chemin de retour chez eux à la fin de l’année scolaire.

Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, tellement je pensais à l’inconnu qui nous attendait à l’étranger si nous avions la chance d’y arriver.

Le Rwanda était pour nous une terre inconnue quoique situé à une trentaine de kilomètres de chez nous. Le Kinyarwanda, langue vernaculaire des Rwandais ressemble un peu au Kirundi notre langue maternelle. Entre Rwandais et Burundais, on n’a donc pas besoin d’interprètes. Malgré cela, la peur était présente. Quel accueil nous serait-elle réservée ?

Aussi avions-nous appris que nombreux qui avaient essayé d’atteindre la frontière avaient été interceptés en cours de chemin. D’autres ont été emportés par l’Akanyaru, noyés dans ce fleuve qui fait frontière naturelle entre le Burundi et le Rwanda au nord.

Je citerai un prénommé Lucien, étudiant originaire de Gatara qui a disparu dans ces circonstances. Ses parents avaient toujours espéré qu’il avait rejoint le Rwanda, mais en contactant les réfugiés burundais déjà arrivés au Rwanda, ils ont su que leur fils n’avait pas réussi à franchir la frontière. Ils font partis de ces nombreux parents qui n’ont jamais fait le deuil de leurs enfants.

Ce départ n’était donc pas un voyage d’agrément comme nous le verrons dans la suite. Dire au revoir ou adieu à des êtres qui vous sont très chers comme la maman, le papa ou les frères et sœurs, c’est un déchirement indescriptible. A cette époque de troubles où le flou était entretenu par les autorités tant locales que nationales, partir de cette façon c’était comme se rendre coupable d’un crime qu’on n’a jamais commis.

Pour nous dire au revoir et nous souhaiter un bon voyage probablement sans retour prévisible, notre mère nous avait concocté un très bon repas arrosé de la bière de sorgho. Etaient invités aussi les familles de nos oncles Frédéric NGENDAHORURI et Mathias NTAHOMVUKIYE ainsi que notre grand-mère Véronique BURYUNDEKE. A l’époque, toute cette grande famille avait chacune sa maison dans le même enclos « URUGO ».

Souvent, nous partagions des repas comme ce soir, mais cette fois-ci, l’ambiance était tout à fait différente, la gaîté habituelle n’y était pas car nul n’ignorait que deux membres de cette grande famille allaient partir pour longtemps si pas définitivement.

Le lendemain, nous nous sommes levés très tôt le matin, les yeux rouges, nous n’avions pas bien dormi. Et vers cinq heures du matin, notre guide Vénérand arriva.

C’était donc le dure moment des adieux, lequel j’ai difficile à décrire tellement l’émotion était grande. Surtout avec notre chère maman. Très dure pour elle qui voyait partir deux de ses enfants fruits de ses entrailles encore trop jeunes pour tenir seuls leur destin entre leurs mains. Mon grand frère allait avoir vingt ans en novembre et moi, je venais d’avoir à peine seize ans le 15 août de cette année1972.

Nés dans le milieu paysan, nous n’avions pas été trop gâtés. Nous étions donc capables de nous débrouiller pour ce qui concerne les gestes vitaux de tous les jours, notamment faire la cuisine, pétrir la pâte de manioc et de maïs dans une marmite en argile etc. C’était un véritable exploit quand on réussissait à pétrir sa première pâte dans ce genre d’ustensile que nous avions à l’époque et qui ont été remplacés par des casseroles dans presque tous les foyers actuellement. Ma mère avait donc confiance et m’avait dit ceci avant notre départ : « au moins je sais que vous ne mourez pas de faim si vous trouver de quoi cuisiner ».

Après ces douloureux adieux, nous partâmes, le guide, mon père, mon grand frère et moi-même. Fulgence NGENDANZI, séminariste de Burasira et son père nous attendaient à la colline de Ruhande. Ils étaient prêts et nous avons continué notre voyage vers le Rwanda en passant par la région de Rwegura.

D’après les informations recueillies auparavant par notre guide, c’était un des itinéraires plus ou moins sûrs. Nous escaladions les hautes montagnes de la crête Congo-Nil où la plupart des flancs étaient couvert de plantations de thé d’où cette verdure luxuriante que nous apercevions de loin.

Rwegura était une des régions du Burundi où le thé constituait la principale culture industrielle. Après une vingtaine de kilomètres de marche, nous nous rapprochions du centre commercial de Rwegura ; c’est alors que nous avons croisés un groupe de gens qui venait du marché. Ils nous regardèrent d’un air inquiet car ils avaient probablement remarqués que nous n’étions pas de la région.

En échangeant prudemment avec eux, notre guide leur demanda la situation quant aux barrières et c’est ainsi qu’ils nous apprirent que des jeunes gens avaient été arrêtés à une des barrières. Ils étaient soupçonnés de fuir vers le Rwanda.

Après une pareille information, nous ne pouvions plus continuer notre voyage, le risque était très grand. Nous ne sommes même pas arrivés au centre commercial de Rwegura, nous avons directement fait demi-tour. Comme aucun autre itinéraire n’avait été exploré par notre guide, il était plus sage de ne pas improviser.

Nous voilà donc de retour chez nous où nous sommes arrivés en fin d’après midi épuisés mais surtout abattus suite à notre échec. A la maison, c’était à la fois la joie et la tristesse de nous revoir revenus. La joie de nous revoir sais et saufs ; la tristesse car notre plan n’avait pas réussi et que notre insécurité augmentait. En effet, si des personnes malveillantes avaient appris notre aventure, il y avait un risque d’être dénoncés à l’autorité.

Je rappellerai qu’en 1972, une campagne d’intoxication avait été orchestrée par les autorités contre les intellectuels, étudiants, commerçants et autres Hutu plus ou mois influents. Ils étaient accusés d’avoir reçu de l’argent pour soutenir l’ancien Roi Ntare V.

Les personnes arrêtées étaient ainsi accusées à tord de soutenir ce roi renversé par le Capitaine Micombero le 28 novembre 1966. Capturé vers fin mars en Ouganda par le dictateur IDI AMIN DADA, il fut livré à Micombero et incarcéré à l’ancien palais royal de Gitega. Il fut exécuté ainsi que ses gardes tous Hutu le 29 avril 1972 sur ordre du Président Micombero Michel.

C’était le début des massacres qui ont évolué en un véritable génocide ayant fait près de 300000 morts en 2 mois. Ce génocide n’est toujours pas encore reconnu par l’Organisation des Nations Unies « ONU » à nos jours.

Pourtant, le Premier Ministre Belge de l’époque Gaston ESKENS était pour la reconnaissance de ce génocide dont la nation burundaise toute entière subit toujours les conséquences.

Si notre tentative de quitter le pays avait été dénoncée, je ne serai pas entrain de vous raconter tout ceci. Donc, il fallait rester discret.

Le mois d’août touchait à sa fin et septembre approchait. C’était la rentrée scolaire tant redoutée. J’avais juré que je ne retournerai plus à l’école, il fallait donc trouver une solution très rapidement.

Début septembre 1972, à peu près une semaine et demi après notre première tentative de quitter le pays, c’était encore une fois le moment de douloureuses adieux.

La veille, l’atmosphère familiale était comme celui décrite précédemment. La nuit fut aussi longue et angoissante, il était impossible de bien dormir.

Très tôt le matin, notre guide qui avait exploré une autre itinéraire quelques jours avant nous pria de nous dépêcher à dire au revoir sinon adieu à nos proches, frères et sœurs, sans oublier notre chère maman qui voyaient encore une fois partir deux du fruit de ses entrailles et qu’elle ne reverrait peut être plus jamais !

Je l’ai embrassé très fort, geste assez rare chez nous, car plein de significations. Elle murmura à mon oreille : « mon enfant, je sais que tu as été très fort marqué par la perte de tes amis à l’école, si tu arrives de l’autre côté de la frontière, malgré les rancunes inévitables de tout être humain, évite à tout prix toute vengeance » !

C’était un dimanche et cette fois-ci nous n’avions pas eu le temps d’avertir notre ami Fulgence, nous sommes partis sans lui. C’est plus tard qu’il a appris notre départ et s’est résigné à n’a plus jamais tenter de quitter le pays.

Notre guide nous expliqua l’itinéraire. Nous devions contourner la ville de Kayanza, passer près de la Paroisse catholique de Ruganza comme si nous allions à la messe et continuer en direction d’Ijene, une autre paroisse catholique située près de la frontière du Burundi et du Rwanda.

Nous sommes arrivés à Ijene sans encombre. C’est là où nous avons assisté à la messe vers 9 heures et demi. Nous étions mêlés à cette foule de chrétiens et après la messe, nous avons continué notre route en direction de la frontière en compagnie d’autres chrétiens qui rentraient chez eux. Nous avons réussi à contourner les quelques barrières disséminés sur les différents chemins et c’est vers midi que nous avons aperçu du haut de la colline la grande rivière AKANYARU qui fait frontière naturelle entre le Burundi et le Rwanda. La joie se mêlait à la peur car des centaines de victimes avaient péri dans l’AKANYARU en tentant de rejoindre l’autre rive.

Heureusement pour nous, notre guide avait contacté à l’avance un passeur nommé MURINZI, un rwandais qui habitait juste su la colline surplombant l’AKANYARU du côté Rwanda. Il connaissait à peu près l’heure à laquelle nous devions arriver. Pour notre grand bonheur il était au rendez-vous.

Il n’avait pas de barque, il vint à notre rencontre non pas à la nage, mais en marchant dans l’eau, bravant le courant qui était quand même fort. A cette période de l’année, c’est la fin de la saison sèche, il y avait longtemps qu’il n’avait pas plu.

Le niveau de la rivière était donc bas et notre passeur connaissait bien les endroits les moins profonds. Il nous fit traverser un à un et vers 12 heures et demi, nous étions de l’autre côté en République Rwandaise dans la commune de Nyakizu.

Le guide et notre père nous accompagnèrent jusqu’à KARAMBO, au plateau de cette colline surplombant l’AKANYARU. C’était un jour de marché et c’est là que nous avons pris notre dernier dîner avec notre papa Thomas NINTURE, contents d’avoir réussi notre projet.

C’était donc le début d’une grande aventure qui commençait pour nous. Nous étions des réfugiés. Ce statut que nous croyions temporaire allait nous poursuivre pour très très longtemps. Maintenant, il fallait que le papa laisse ses enfants pour retourner à la maison.

Avant qu’ils ne retournent, notre père et notre guide s’étaient quand même informés sur la situation des réfugiés dans cette commune frontalière du Rwanda. Il y avait un camp de réfugiés de transit à la commune de Nyakizu que nous devions rejoindre cette fois ci seuls en suivant les autochtones qui repartaient du marché vers cette direction.

Nous avons marché tranquillement en compagnie de ces paysans rwandais revenant du marché. Ils étaient très sympathiques, nous posaient des questions sur la situation au Burundi.

Comme ils étaient frontaliers, ils avaient suivi ce qui se passait de l’autre côté de l’Akanyaru. En effet, ils avaient pour la plupart accueilli l’un ou l’autre réfugié depuis le début de la crise. Quelques uns avaient même de la famille de l’autre côté donc directement touchés par ce drame.

Malgré cette déchirure de tout quitter, parents, frères, sœurs, nous éprouvions un sentiment de sécurité et la population locale nous souhaitaient la bienvenue partout où nous passions. La formule utilisée à l’époque était : « KOMERA GAHUTU » ! C’était aussi le premier contact avec le Kinyarwanda, langue vernaculaire des Rwandais, très proche du Kirundi notre langue, à part l’intonation, quelques tournures et autres subtilités, nous n’avons pas besoin d’interprètes pour communiquer.

Il était presque 4 heures de l’après midi quand nous arrivâmes à la commune de Nyakizu. Le camp de réfugiés se trouvait à un kilomètre à la paroisse de Birambo.

Il n’y avait pas de camp comme tel, mais plutôt un camp de transit où les réfugiés étaient logés dans les salles d’une école mis à la disposition par la commune avant la rentrée scolaire.

L’accueil fût chaleureux par la centaine de réfugiés qui nous avaient précédés. Nous ne connaissions personne et parmi eux des étudiants en provenance des différentes écoles du Burundi. Une grande majorité était originaires de la province de Bubanza comme Japhet, Ebaku et Herman Tuyaga, aussi étudiants rescapés comme nous.

Une vie de réfugié venait de commencer ce jour du 10 septembre 1972. Ce n’était que le début ; combien de temps allions-nous rester dans cette situation ? Personne ne pouvait y répondre.

Par (A.B)

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