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Par : rwenyuza
Publié : 22 septembre 2014

TÉMOIGNAGE #15 : Jacqueline Niragira

Résumé : Je m’appelle NIRAGIRA Jacqueline, je suis belge d’origine Burundaise. Je suis née en 1960 à Buye, en commune Mwumba, province Ngozi, au nord du Burundi. Mon père s’appelait Rupert Gahuna. Instituteur de formation, il avait respectivement occupé les postes d’enseignant et de directeur d’école à primaire de Buye. Ma mère s’appelait Evaste Kataretse. Elle était infirmière à l’hôpital de Buye.

Je me souviens de 1972

Mon témoignage portera ici sur ce que j’ai vécu dans mon enfance et sur la mort de mon père en 1972. En fait, pour certains d’entre nous, le calvaire commence avec les tueries de 1972, pour d’autres comme moi, le calvaire avait déjà commencé en 1965. J’avais 5 ans, je garde un lointain souvenir de l’arrestation de mon père, Je me rappelle seulement que ce jour, une jeep avec cinq militaires est arrivée chez nous en pleine nuit,Ils nous ont réveillé avec fracas, on nous a fait asseoir ma mère, mes sœurs, mon frère et moi dans un divan au salon un militaire fusil au point posté au dessus de nous. Pendant ce temps, les autres militaires bousculaient papa en le passant de chambre en chambre pour fouiller la maison. Rien n’avait été épargné. Tiroirs, lits et armoires renversés, matelas et coussins éventrés, même les plafonds , cuisines et toilettes avaient été visités. Par après, nous avons appris qu’ils étaient à la recherche d’armes et de mercenaires. Rien ne fut trouvé à notre domicile. Après la fouille, ils ont embarqué papa pour la prison, il y restera avec trois de ses amis instituteurs Hutus ; MM Serukamba et Bahandwa Manassé, jusqu’en 1968 ; baladés de prisons en prisons ; tantôt à Ngozi, tantôt à Bujumbura ou alors à Rumonge. D’autres Hutus de la colline furent embêtés mais rapidement relâchés.

Nous passerons donc nos plus jeûnes âges sans la présence de notre père. Pire encore, des jeeps de l’armée nous rendaient visite régulièrement. A peu près tous les mois, nous subissions des fouilles et des tortures morales indicibles, toujours à la recherches des fameux fusils qu’ils n’ont jamais trouvés. Nous étions régulièrement hués et humiliés comme étant les enfants de traîtres (ABANA BABAMENJA)

Il y aura encore des tueries de hutu en 1969, mais ma famille en sera heureusement épargnée. Mon papa ne passera que quelques jours en prison sans plus.

Nous continuons donc à vivre cahin-caha jusque fin avril 1972. Nous apprenons qu’à Ngozi on commence à arrêter des hutus dont un certains Habimana Pierre, un jeune comptable à peine marié que mon père avait pris en charge durant sa scolarité. A la maison les inquiétudes commencent à grandir mais mon père ne le montre pas. Un soir de cette fin d avril, je me souviens encore de ce jour comme si c’était hier, moi et mon petit frère, on venait de nous envoyer acheter de l’huile de palme. C’était le soir après 18h. Nous devions traverser un flanc de coteau. Au retour, juste en plein milieu de ce coteau, nous fûmes surpris d’entendre des tirs nourris qui venaient de Ngozi, de l’autre côté de la vallée de Vyerwa. Ce qui nous surprit malgré notre jeune âge, n’était pas d’entendre des tirs comme tels. Nous étions habitués à en entendre qui venaient du champ de tir de Samutuku à l’ouest de Ngozi. Mais Samutuku ne tirait jamais de nuit. Nous apprendrons, beaucoup plus tard, que ces tirs venaient d’un combat désespéré qu’avait engagé un militaire du nom de Gikoro, que l’on voulait égorger parmi d’autres militaires hutus.

Mais revenons à notre histoire. Dès notre arrivée à la maison, nous nous sommes empressés, moi et mon petit frère, de demander à papa la raison de ces tirs. Probablement pour calmer nos petits esprits, il nous répondit que c’était juste des manœuvres militaires. Nous nous sommes tus tous les deux, tout en n’étant pas convaincus car nous n’avions jusque-là jamais entendu de tirs nocturnes.

Les jours suivants, les évènements se précipitèrent. Des militaires tutsis procédaient à l’arrestation de nombreux hutus. A Buye, on commença par arrêter Mr Gihimbare. Nombreux autres hutus suivirent. L’arrestation la plus marquante pour moi fut celle de Mr Ntanirindi qui fut cueillit dans sa classe en pleine leçon. Les militaires le sortirent de sa classe hauts les mains, un fusil braqué sur lui en pleine cours de récréation.. Après avoir reçu de nombreux coups de crosse, on le fit ensuite monter à l’arrière d’une camionnette de marque Peugeot, bâchée. On le fit coucher et un militaire tutsi s’est ensuite assis sur son corps. J’ai gardé longtemps un mauvais souvenir de ces camionnettes Peugeot.

Mon père et ses compagnons de geôle MM Serukamba et Bahandwa décidèrent finalement de prendre la fuite. Ils ne parviendront jamais à traverser la frontière car tous les chemins étaient truffés de sinistres jeunesses de la JRR associés au parti UPRONA. La dernière fois que mon père fut aperçu par ma mère, il était au cachot à la commune Mwumba un piteux état. Il avait été battu presqu’à mort. Ma mère nous a raconté qu’il tenait à peine debout, tous ses membres supérieurs fracturés. On nous a encore raconté qu’un certain Denis alors comptable à la commune de Mwumba s’était acharné particulièrement sur mon père pour lui extorquer de l’argent.

Il est restée à la comune de Mwumba 3 jours et a été ensuite embarqué à la prison de Ngozi. Nous ne savons toujours pas s’il a été tué à Ngozi même ou ailleurs. Des témoins ont raconté avoir vu des camions militaires chargés de corps qui laissaient des trainées de sang sur la routes Ngozi-Mutaho durant les mois de mai et juin 1972. Il doit y avoir des fosses communes dans cette zone

Fin juin 1972, Buye avait été dépouillée de tout ses intellectuels hutus et de tout ceux qui étaient claivoyants. En plus des personnes mentionnées ci-haut, citons pour les rendre hommage :

Eustache Ngabisha, père du Président Nkurunziza et ancien député de 1965 , pasteurs Jean Burarindima , pasteur Joseph Mayabu, Murengerantari infirmier à l’hôpital de Buye, Osée Ntawiriza cathechiste à Buye, Banirwa instituteur, Yamuremye frère de Banirwa(cité ci-haut), Peter et Antoine fils du pasteur Seth Ndayisaba, Simon fils du Pasteur Burarindima et nombreuses autres petites gens comme mon cousin Ndikumwami, notre voisin Bwampamye, un certain Joseph Birarawasamye, Bazingi et beaucoup d’autres qui me pardonneront de les avoir oubliés.

Le dénominateur commun de toutess ces personnes arrachées inutilement à la vie était

d’ETRE HUTU

Nos parent tués, il nous était défendu de pleurer nos morts et de faire notre deuil comme le veut la coutume burundaise. Incroyable mais vrai, certains escrocs venaient profiter de ce vide pour nous extorquer des biens. Certains venaient raconter qu’ils avaient vu mon père en Ouganda ou en Tanzanie , qu’il leur avait demandé de venir lui chercher soit la radio, soit la montre, le velo ou autre chose.

Pire encore, comme pour nous achever, on a suspendu ma mère de son travail d’infirmière sous pretexte qu’elle pourait se vanger sur certains patients. Elle n’a repris son travail que quatre ans plus tard

Jacqueline Niragira

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